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Richard Vercauteren, sociologue : “La personne âgée est d’abord un être social”

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Auteur de nombreux ouvrages de gérontologie, Richard Vercauteren a coécrit avec Sylvain Connangle le livre "Ehpad : des espoirs ? Complexités managériales d’un milieu en mutation" (éd. érès, 2021).

Crédit photo DR
Après avoir été enfermés dans leur chambre, interdits de visites et d’activités pendant plusieurs mois, les résidents d’Ehpad commencent à retrouver une vie « normale ». La société aurait-elle oublié que les personnes âgées ont avant tout besoin de relations sociales, comme tout le monde ?

Actualités sociales hebdomadaires : Qu’est-ce que la crise sanitaire a révélé sur les Ehpad que l’on ne savait déjà ?

Richard Vercauteren : Cette crise a surtout mis en évidence que la personne âgée existe dans la société et qu’elle a des besoins sociaux qui priment souvent les besoins médicaux, paramédicaux, économiques et juridiques. La Covid-19 a donné plusieurs reliefs : la nécessité de rencontrer d’autres personnes, de continuer à vivre ensemble à l’intérieur des Ehpad, de voir sa famille que l’on pensait parfois éloignée… En interdisant les visites jusqu’au seuil de la mort, en isolant, on a privilégié les approches sanitaires. Protéger relève d’un acte normal, mais il est fâcheux d’avoir cru que la personne âgée ne relevait que de la maladie. A posteriori, on s’est aperçu qu’elle n’était pas que cela, mais les décisions politiques prises sous-tendent que, depuis de nombreuses années, on ne la considère pas comme un être social comme les autres. Sinon, elle aurait pu bénéficier de contacts humains. La chose était sue, elle est maintenant prouvée : la personne âgée est sensible à la perte de relations sociales et au fait de ne pas être reconnue dans un continuum relationnel. Les effets de la crise sanitaire seront ce que l’on en retiendra demain.

Que doit-on en retenir essentiellement ?

Il y a la mort biologique et la mort socio-affective. La société doit enfin comprendre que la personne âgée a souvent intégré l’idée de sa fin de vie et, de ce fait, relativise la peur de la maladie, alors qu’elle ne peut pas vivre sans liens. De façon instinctive ou empirique, un grand nombre de professionnels avaient déjà cette perception, mais ils avaient du mal à l’exprimer. La société doit leur accorder cette approche et les politiques, les moyens. Il ne suffit pas d’établir des constats. Il est nécessaire de porter des regards nouveaux et plus concrets sur la vieillesse, ne reposant pas seulement sur des critères médico-sociaux mais sur des facteurs plus invisibles. Un établissement d’hébergement pour personnes âgées n’est pas une entreprise comme une autre. Les charges principales incombent au personnel, dont il faut aussi valoriser la richesse humaine en lui donnant du sens.

ASH : Avez-vous le sentiment que les représentations vont évoluer ?

R. V : Je le pense, car une véritable prise de conscience collective s’opère autour de la personne âgée : celle-ci a d’autres attentes que de vivre dans un Ehpad, recluse et isolée. Pour autant, la société est très rationaliste, avec des intérêts économiques et productifs. A l’avenir, la personne âgée ne sera-t-elle plus assimilée à une forme d’inutilité apparente ? C’est toute la problématique. Peut-on parler d’une « personne inutile » ? C’est abominable. Là se joue l’une des grandes questions éthiques de notre société. La Covid-19 a permis l’accès à une réalité qui ne correspondait pas vraiment à celle que l’on imaginait avant. Il s’est produit une fracture dans les représentations. On s’est aperçu que les personnes âgées ont des demandes qui diffèrent de celles que la société leur a attribuées jusque-là. Et principalement une sollicitation d’environnement proche de type affectif que les familles ont étayée. Or ces personnes ont toujours été placées dans une sorte d’isolat, comme sur un île au milieu d’un fleuve sur lequel les gens circulent sans jamais les apercevoir.

ASH : Reste que personne n’a envie d’aller en Ehpad aujourd’hui…

R. V : On n’y va jamais de gaîté de cœur. Mais il y a eu beaucoup d’« Ehpad bashing », c’est très discriminant. Les Ehpad seraient très bien si l’on n’y retrouvait pas les personnes âgées, avec tout ce qu’elles représentent de dévalorisant dans la société. Les constructions récentes de nouveaux établissements sont plutôt réussies. Ce n’est pas le lieu qui est important, c’est qui l’habite. Néanmoins, les choses bougent. Je préfère être vieux en 2025 qu’en 1970, où l’on ne séparait pas les personnes hébergées avec démences séniles des autres. Il y a aussi davantage de professionnels spécialisés autour de la personne âgée. Ce qui manque surtout aujourd’hui, c’est l’approche de la vie sociale, qui se heurte au problème des financements. L’animation, par exemple, est un axe essentiel de l’évolution de la personne âgée dans son contexte. Mais la personne déguisée en clown avec un nez rouge, c’est fini ! Les Ehpad ont besoin de nouveaux outils de management qui ne soient pas uniquement médico-économico-budgétaires mais qui reconnaissent à la fois le personnel et la personne âgée.

ASH : De quoi le management souffre-t-il ?

R. V : Les contraintes financières existent, bien sûr, mais les directeurs d’établissement se plaignent surtout de l’impossibilité de recruter des professionnels. Personne ne veut venir travailler auprès des personnes âgées dépendantes. On peut augmenter les salaires, l’image d’un métier dévalorisant subsiste. En cause, l’âge d’entrée de plus en plus élevé des résidents, qui a alourdi les conditions de travail : la variété des handicaps et des pathologies exige que le personnel s’adapte en permanence à chaque résident ; la gestion des « cas » implique un accueil qui n’est pas toujours en rapport avec les compétences des équipes ; la fréquence des accidents du travail s’avère plus importante que dans le secteur du bâtiment… Nous sommes sur une voie d’amélioration, la formation a énormément fait progresser l’accueil. Il faudrait, cependant, mettre à plat ce que sont les missions dans ces lieux et leur octroyer une valeur qui permette à chacun des intervenants d’avoir une estime de soi positive, et cela indépendamment de leurs degrés de qualification. Le travail est aussi pointu en Ehpad qu’ailleurs.

ASH : Comment ce nouveau modèle pourrait-il se concrétiser ?

R. V : Les professionnels ont un certain nombre de choses à promouvoir qui peuvent « remuer » les personnes âgées et les familles. Ils ont donc leur mot à dire dans la dimension dynamique de l’accompagnement. Ainsi, on pourrait reconsidérer le nombre et la place des animateurs plutôt que de toujours recruter des aides-soignants. C’est une des clés pour l’avenir. A condition que l’animateur ait comme objectif de rétablir le lien social. Cet aspect est central pour sortir des images vieillottes que l’on peut avoir de la gérontologie. Les Ehpad sont des lieux où l’ont vit. Ils sont le domicile de la personne, et non sa dernière demeure.

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