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Enfance et famille : L’Oiseau bleu, pour restaurer la parentalité

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Dominique Kourouma, éducatrice de jeunes enfants, à la crèche de L'Oiseau bleu

Crédit photo Tim Douet
Depuis 1975, la crèche sociale iséroise L’Oiseau bleu couplée à un centre d’hébergement d’urgence incarne un projet de territoire atypique. Une équipe pluridisciplinaire fait vivre les lieux, avec un objectif : accompagner la parentalité sous toutes ses formes.

« Qui prépare la ratatouille ? », lance Dominique Kourouma, assise à hauteur des enfants en train d’habiller une poupée dans la salle principale de la crèche : « Elena, Massimo, Coline, Divin, Hope… Il y a une très bonne ambiance dans ce groupe de “moyens”. Il faut dire qu’ils ont grandi ensemble, ces bouts de chou ! » L’éducatrice de jeunes enfants parle avec un large sourire qui perce sous le masque. Dominique Kourouma fait presque partie des murs. Le temps n’a pas altéré son enthousiasme quotidien auprès des enfants. Elle a été embauchée à la crèche en 1993, trois ans à peine après l’ouverture de la structure aux enfants de la commune de Gières, au pied du massif de Belledonne, en Isère. Jusqu’à cette date, ce service enfants « multi-accueil » ouvert en 1975 était destiné aux enfants des familles du centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) attenant. Ce projet forme l’association L’Oiseau bleu, créée en 1969. Aujourd’hui, 10 familles sont accueillies dans les appartements du CHRS et 16 en appartements diffus, à Gières et dans deux autres communes. A travers la grande baie vitrée de l’espace de jeux, certains enfants peuvent donc apercevoir leur mère attablée dans une salle du même bâtiment pour partager un café.

« Nous voilà dans la salle commune du CHRS. Ici, nous pouvons toutes nous croiser », décrit Marion Michel, l’une des six travailleuses sociales de la structure, présente depuis dix ans. « Toutes », car le CHRS n’accueille que des femmes. Seul l’assistant social se conjugue au masculin. « On a vu très peu d’hommes, c’est vrai. Ici, ce sont des femmes seules avec enfants qui cumulent les problématiques d’accès aux droits, à l’emploi, à l’éducation, à la santé. Elles sont pour certaines dans un parcours migratoire complexe, sans papiers, victimes de toutes sortes de violences, et la majorité ont des difficultés dans leur vie conjugale et familiale », résume Chrystel Tarricone, fondatrice de L’Oiseau bleu. A tel point qu’une partie de l’équipe est spécialisée dans les répercussions des violences sur la vie de ces femmes et mères. « Toutes ont une problématique de violence à un moment donné dans leur vie, abonde-t-elle, et une rupture d’ordre familial qui exige un hébergement d’urgence. »

L’Oiseau bleu est né de ces deux problématiques. « L’initiative ne se comprend que par la nécessité de répondre aux besoins de ces familles et, de ce fait, par la transversalité des compétences », explique Chrystel Tarricone. Au cœur du projet social, s’est donc constituée une équipe pluridisciplinaire qualifiée : « Pour n’oublier aucun aspect de chaque situation, nous avons mis en place des tandems éducatrice de jeunes enfants-travailleuse sociale », précise par exemple Marion Michel.

La parentalité, ADN du lieu

« Ah, tu vois ? Tu dis déjà “maman” lorsque tu parles des familles accueillies ici, mais ce sont avant tout des femmes ! » A l’heure du déjeuner, alors que Georgette Ngaleu Kameni, TISF (technicienne de l’intervention sociale et familiale) en stage, propose à ses collègues de goûter le plat qu’elle a confectionné la veille pour les mères et leurs enfants, le débat s’enclenche. Chaque moment collectif entre les personnels de la crèche (15 personnes) et du CHRS (10 personnes) est l’occasion de se questionner sur la sémantique et les pratiques. Les conversations sont entrecoupées et les voix s’élèvent pour couvrir les cris d’un petit trublion qui passe entre les chaises et les tables. « Bois ton café tranquillement, Inès, je vais prendre le relais avec Idriss », propose Sterenn Manac’h, éducatrice spécialisée, dans l’équipe depuis 2019.

Une large frange lui barrant le visage, un regard cerné, Inès est une mère de 27 ans hébergée au CHRS depuis presque cinq ans. « A L’Oiseau bleu, j’ai appris à devenir mère. Quand je suis arrivée, je ne savais rien », confie la jeune femme. « Vous ne saviez pas que vous saviez ! », rectifie Christine Bourrel, directrice de la crèche, qui a pu s’échapper pendant la sieste des enfants pour partager le dessert avec l’équipe. « Idriss a fait sa rentrée à l’école l’année dernière. Une AESH [accompagnante d’élève en situation de handicap] lui est nécessaire pour canaliser son énergie, mais l’organisation peine à se mettre en place », explique-t-elle, précisant que le garçon n’est accepté par l’école que trois demi-journées par semaine. « Ça fait vraiment peur pour le travail », s’inquiète Inès, qui, en plus de sa situation de précarité administrative, doit s’occuper tous les après-midis de son enfant de 4 ans. « Les personnes sont orientées ici parce que notre point fort est la consolidation de la parentalité. Les femmes que l’on accueille ont besoin d’espace et de temps pour se reconstruire et l’équipe, très fournie, permet un accompagnement et un éveil », analyse Candice Simier, la toute nouvelle directrice du CHRS, juriste dotée d’une grande expérience dans la prise en charge des femmes victimes de violences.

Apprentissage et observation

« CHRS, bonjour ! » En journée, seule la sonnerie du téléphone rompt le silence des lieux. Salma doit souvent refuser une nouvelle demande du service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO), qui recueille les demandes d’hébergement au niveau national. « Notre spécificité est bien connue dans l’Isère et les besoins sont nombreux. Il y a entre six et douze mois d’attente », pointe l’éducatrice Marion Michel. Et pour cause, les dix appartements (du studio au T2), équipés en mobilier pour enfant, doivent théoriquement être occupés pendant dix-huit mois au maximum. Mais assurer un accompagnement à la fois global et personnalisé prend du temps pour ces femmes qui doivent (ré)apprendre à concilier vie familiale et vie professionnelle. « Même s’il existe une souplesse dans les horaires et une tolérance sur l’assiduité à la crèche, nous répétons tous les jours l’importance de respecter l’heure, de tenir un cadre parental ou encore de parler français à la maison », insiste Dominique Kourouma.

En entrant dans son studio, au deuxième étage du centre d’hébergement, Cosma se précipite sur son lit simple pour attraper le doudou de sa fille Julia. Quand on lui demande ce qu’elle fait lorsque son bébé de 7 mois est à la crèche, elle lâche : « J’attends ma fille. » Agée de 32 ans, la jeune femme est arrivée il y a un an, quatre mois avant d’accoucher de son quatrième enfant, les trois premiers ayant été confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE). Elle a déjà été accompagnée par L’Oiseau bleu lorsqu’elle était en couple, il y a quelques années : « Je me sens en sécurité ici. » L’infirmière Agnès Polèse, qui intervient depuis dix-sept ans dans les deux structures sur un contrat à 70 %, souligne : « La crèche peut aussi être pour nous, professionnels, un lieu d’observation des enfants. Aux côtés de la psychologue, j’aborde personnellement les sujets difficiles liés aux problématiques de santé, comme les violences subies, les addictions… » En complément de ces deux professionnelles, un poste d’animatrice « parentalité » est occupé par une personne qui prodigue des conseils aux mères, de la naissance de leur enfant à l’entrée à l’école.

La réunion hebdomadaire du mardi après-midi entre personnel de la crèche et travailleurs sociaux permet de discuter de chaque situation. « Notre pédagogie est très travaillée et adaptée. Par exemple, l’enfant a un lit en crèche qui n’est jamais occupé par un autre, qu’il soit là ou non. C’est un gage de permanence et de continuité », relève Christine Bourrel, directrice de la crèche. Si la pratique semble répondre à merveille à la théorie, c’est grâce à des bases solides. Elles sont l’œuvre d’un duo formé sur le terrain social par Chrystel Tarricone et Francis Silvente, éducateur spécialisé. Ils se sont rencontrés dans les années 1990, partageant le même objectif : « couvrir des besoins émergents ou non couverts ». En 2018, Chrystel Tarricone, alors directrice générale de L’Oiseau bleu, et Francis Silvente, directeur des Relais Ozanam, ont décidé d’unir leur expertise pour « promouvoir une logique de parcours de vie ». Le Groupement des possibles était né. « Notre volonté est d’avoir une assise plus forte pour faire de l’interpellation politique, offrir une palette de services et proposer une unification sociale sur le territoire », affirme la codirectrice.

Parent, un droit pour tous

A 17 heures pile, le petit hall de la crèche ne désemplit pas. Au-dessus des porte-manteaux miniatures, une large carte du monde invite à coller des gommettes « pour inscrire votre pays ». République démocratique du Congo, Brésil, Cameroun, Italie, France, etc., les autocollants colorés donnent un aperçu de la diversité culturelle de L’Oiseau bleu. On déduit vite que les pères qui poussent la porte sont des habitants de Gières. Lorsqu’il a demandé en 2018 une place en crèche municipale en tant que nouvel habitant de la commune, Cédric a eu le plaisir de découvrir le projet social de L’Oiseau bleu, qui accueille 13 enfants de la commune et 13 autres du CHRS. « Je ne pouvais souhaiter mieux pour ma fille pour qu’elle se mélange ! », se réjouit-il. Car le lien avec la ville de Gières est historique. « Il a 32 ans », se félicite Gisèle Le Cloarec, adjointe au secteur social et des solidarités sur la commune de Gières. « Ce projet est très intéressant en termes de mixité sociale car notre territoire est assez bien doté ; il permet de mixer des publics et illustre notre intérêt pour le “vivre ensemble”, spécifie la directrice. Réciproquement, pour la crèche, s’ouvrir, rencontrer d’autres familles, les habitants de la commune, est un sacré facilitateur de lien social », continue l’élue. Pour pallier la difficulté d’intégrer les familles hébergées, l’ancrage territorial a permis de mettre en place de nombreux partenariats avec la ville, comme les matinées de la parentalité. « Les familles sont systématiquement impliquées dans les projets qui les concernent. »

Pour Dominique Kourouma, le suivi social couplé à l’attention qu’il faut porter à tous les enfants accueillis a impliqué de travailler sa distanciation professionnelle : « En ce moment, un petit qui habite la commune vit une séparation de ses parents. C’est dur pour lui, nous avons une attention particulière. En parallèle, on a des enfants qui sont victimes d’une réelle précarité éducative. Alors la même attention est apportée à tous, mais de manière un peu différente. » Effacées le temps de l’accueil en crèche, les disparités sociales sont bien réelles. « On ne va pas se mentir, nous savons que ces enfants ne sortent pas le week-end, ne vont pas à la montagne… On fait en sorte de leur donner aussi d’autres choses. » Comme cette soirée où des mères sont sorties à l’occasion d’un festival de théâtre, à Grenoble. La directrice de la crèche sourit, de connivence avec Cosma et Inès qui l’entourent, en repensant à cette soirée de baby-sitting la semaine passée. « Sortir leur permet de se sentir parents », conclut Dominique Kourouma. L’Oiseau bleu se questionne sur l’idée de proposer, pourquoi pas, des horaires d’ouverture beaucoup plus larges (de 6 h à 22 h)… Mais, pour l’heure, le projet se joue ailleurs : un grand déménagement se profile au cœur de la ville de Gières, pour accueillir plus d’enfants.

Reportage

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