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ANALYSE INSTITUTIONNELLE

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Lorsque l’on évoque le rôle politique, il faut distinguer deux registres. La politique (du grec « politiké », = « affaires de l’état »), d’abord, désigne les activités qui tournent autour du pouvoir par délégation, le pouvoir légitimé par la représentation élective dans nos sociétés, et qui inclus le pouvoir législatif, édictant les lois qui régissent les relations entre individus et avec les institutions. Le politique, ensuite, détermine les règles du vivre ensemble : c’est l’ordre symbolique qui prévaut alors. En ce sens, le politique a à voir avec l’éthique, selon la définition qu’en donne Jacques Ellul (1). La politique installe la pyramide sociale hiérarchique, alors que le politique en est le cœur, les pierres constitutives qui la maintiennent debout. Les deux sont contingents l’un à l’autre.
Dans l’institution, monsieur et madame politique forment un couple parfois sado-masochiste, et, de plus, leurs interactions se compliquent des facteurs émanant des rouages des transferts et contre-transferts, lesquels s’en mêlent toujours. Toujours ils s’emmêlent d’ailleurs. S’il y a politique, l’important est de rester conscient de ses avatars. L’important est de garder une capacité d’analyse. Alain Duhamel ou Nicolas Domenach (2) font ça très bien. Mais ils ne font pas de politique. L’analyse institutionnelle peut-elle se faire du dedans ? Issue de la sociologie, ce courant de pensée et de pratiques permet une synergie de réflexion mettant en œuvre la sociologie, la psychanalyse, la pédagogie et d’autres sciences humaines. Elle porte un regard critique et constructif sur la dynamique qui se développe au sein des institutions, les enrichit ou les gangrène. Ce regard permet à l’organisation qui s’en saisit de corriger ses dérives et d’améliorer son fonctionnement, y compris en matière de contention et d’isolement.
S’il y a politique, l’important est aussi de résister, de garder une capacité critique, une capacité à s’indigner disait Stéphane Hessel (3). Et les motifs d’indignation ne manquent pas aujourd’hui dans les institutions médico-sociales en perte de sens, quand le faire remplace l’être, quand on a du mal à savoir à quoi l’on sert, « qu’est-ce que je fous là » disait Oury, ou pire, à qui l’on sert. quand on ne sait plus trop ou l’on va, quand on ne sait plus si travailler génère du plaisir ou de la souffrance, quand guette l’usure, quand surtout on ne sait plus à qui l’on se réfère, car les maîtres qui furent nos références ont été remplacés par des référentiels, listings stériles de questions auxquelles il faut répondre « pas du tout, un peu, beaucoup, à la folie. surtout à la folie », dans un contexte où les impératifs de gestion prennent une place prépondérante, au détriment, souvent de la clinique.
Mais, au-delà de la politique et de l’économique, chaque institution peut s’appuyer sur quelques principes.
La civilisation institutionnelle doit faire apparaître un mythe fédérateur qui va rassembler l’équipe autour d’idéaux théoriques, de concepts partagés. Il s’agit d’un système de référence qui fonctionne comme un archétype auquel chacun peut s’identifier. L’étymologie du mot renvoie à la parole. C’est souvent celle d’une école de pensée, d’une lignée théorique, susceptible d’alimenter une illusion identificatoire dynamisante, qui va de ce fait soutenir l’énergie et la cohérence du collectif, à condition d’en faire des repères et non des repaires.
Les repères théoriques, boîte à outils bricolés, disait Jean Oury, fonctionnent comme des tables d’orientation situées en haut d’un promontoire (souvent les épaules de nos pères) et qui permettent de s’orienter par rapport à des sites visibles, mais aussi en projetant des perspectives lointaines dont on nous indique la direction et que l’on imagine. Ils nous guident en utilisant le symbolique (la parole, le discours, le langage), le réel (le perçu, le vécu, l’observé), la sémiotique (les signes, les indications, les traces, les symptômes, les lignes d’erre chères à Deligny) et l’imaginaire (la projection, les fantasmes, les perspectives et [pourquoi pas] les projets), sans que jamais ces champs ne se confondent, sans qu’aucun ne prenne toute la place et ne masque les autres.
Les repaires sont quant à eux des bunkers défensifs d’où on ne voit pas grand-chose sinon l’ennemi qu’il faut détruire s’il attaque ou seulement se présente. La théorie devient alors une enclave de survie menacée qui ne tolère rien d’autre qu’elle-même et qui protège ses faiblesses derrière un bastion d’allure inébranlable. La théorie reste une fiction, comme le disait Maud Mannoni (4). Elle n’est rien de plus qu’un moyen pour se repérer, indispensable certes, mais elle est la boussole, pas le chemin. Elle entre en synergie dialectique, avec la clinique, l’une et l’autre s’alimentant réciproquement et donnant des points d’appui, des phares évitant les écueils et indiquant la bonne route, en matière de contention comme en d’autres.
La clinique est inhérente à l’institution médico-sociale. Elle consiste en un trièdre fait d’une éthique en actes (basée sur la singularité de chacun et de chaque situation), d’une pratique interactive (loin, donc, des autorisations, obligations, protocoles ou encore grilles d’évaluation) et, enfin, d’une analyse théorique (c’est-à-dire d’une réflexion permanente, alimentée par des références – pas des référentiels ! – théoriques, des hypothèses étayées sur la rencontre avec ce qui se joue lors de la prise en charge).
C’est cette énergie qui va maintenir actif le « souci de l’autre », considéré par Emmanuel Lévinas (5) comme le fondement de l’humain. Il est vital de manifester, et peut-être de réanimer, l’intérêt et le plaisir de soigner, guidés par les phénoménologues, les psychanalystes qui se sont attachés à décrypter la fonction antalgique des symptômes ou encore les praticiens du quotidien (aides médico-psychologiques, soignants, éducateurs.) qui ont développé des axes de travail et de prise en charge adaptés pour les personnes en souffrance et en difficulté, situant le travail d’accompagnement à la croisée des actes, des mots, du corps et des fantasmes. La civilisation institutionnelle doit aussi être le reflet d’une identité institutionnelle. Comment faire le portrait identifiable par soi et les autres de tel établissement ?
Les pratiques qui s’y développent, les orientations, les substrats de pensée, les méthodes de mise en œuvre du et des projets en sont certainement les caractéristiques non exhaustives. Comment se manifeste la ou les spécificités qui marquent le caractère propre, repérable par ses acteurs, les bénéficiaires, les partenaires et les autres ? Il s’agit en fait de proclamer les composantes, la trame du narcissisme institutionnel qui va permettre la reconnaissance de l’organisation tant par ses propres acteurs que dans l’affirmation de ses singularités aux yeux des autres, de l’environnement.
La civilisation institutionnelle doit préciser enfin quels sont ses fondements éthiques qui vont conduire à sa mise en œuvre et qui vont cadrer ses pratiques. Elles tiennent du respect et de la responsabilité.
La notion de respect se décline nécessairement dans une dialectique réciproque, entre respectable et respectueux : nul ne peut prétendre au respect si son attitude envers autrui n’est pas symétrique de ce qu’il exige de son interlocuteur. Situer le respect ne peut se faire que sur un vecteur ou un curseur qui va de la déférence à l’irrévérence, de la règle à sa transgression et aussi du sacré au profane. « Ne pas toucher, c’est respecter », dit la pub ! les débats que ce thème suscite, sollicitent des disciplines et approches aussi diverses que complémentaires : la sociologie, le juridique, la pédagogie, la psychologie, la philosophie, le spirituel.
L’étymologie du terme responsabilité est potentiellement polysémique. Cette multiplicité de sens nous indique les pistes possibles pour la réflexion. « Responsum », « respondere » signifie « répondre à un engagement », lequel concernait, à l’origine, le serment religieux de celui ou celle qui faisait vœu de pauvreté, chasteté et obéissance. Il faut souligner, selon les principes théologiques de ces promesses, qu’il s’agit d’un acte de volonté libre, mais qu’une fois énoncé, ce protocole contraint à l’abandon de cette liberté, comme condition même de son respect. Autre garantie contractuelle qu’impose la responsabilité, celle de la promesse de mariage, sens contenu dans l’orthographe re-spondere : « spondeo », en latin signifiant « je m’engage ». « Faire institution » implique donc un engagement. Un engagement qui condamne à l’obéissance, non pas à quelqu’un, mais aux codes qui régissent l’institution. Cela mériterait débat.
On peut encore entendre un sens complémentaire si l’on accepte le scinder ainsi le mot : « res-pondere », le concept renverrait alors à « peser les choses », le pour et le contre par exemple à chaque fois qu’il faut « poser un acte ». En ce sens, la responsabilité, c’est aussi « porter la raison » : la responsabilité conduit à la nécessaire réflexion permanente et à cette pensée que guide la conscience logique et le discernement.
Au Moyen Âge, enfin, être responsable se disait du château apte à résister aux pires assauts. Comment conjuguer toutes ces acceptions dans la dynamique institutionnelle ?
Comment, eu égard à notre propos, se positionner dans un juste équilibre bénéfique dans la mise en œuvre d’une contention judicieuse ?


(1)
Jacques Ellul (1912-1994) est un historien du droit, un sociologue et un théologien protestant. Il s’est principalement intéressé à l’éthique sociale et à la dialectique entre foi et analyse politique, revendiquant avant tout la liberté de penser.


(2)
Célèbres journalistes et commentateurs politiques.


(3)
Hessel Stéphane, Indignez-vous !, Indigène éditions, Montpellier, 2010.


(4)
Maud Mannoni (1923-1998), psychanalyste française d’origine néerlandaise, créatrice de l’école expérimentale de Bonneuil (94) et auteur (entre autres) de La théorie comme fiction, Freud, Groddeck, Winnicott, Lacan, Seuil, 1979.


(5)
Emmanuel Lévinas (1906-1995) est un philosophe phénoménologue qui s’est penché sur les questions éthiques liées à la responsabilité pour autrui.

SECTION 3 - L’INSTAURATION DE LA CONTENANCE PSYCHIQUE

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