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« Les personnes en situation de handicap ont droit à une sexualité digne »

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Comment vivre pleinement une relation affective et sexuelle dans une institution en toute intimité ? Quel est le rôle des sextoys en établissement ? Où faire l’amour quand on vit encore chez ses parents ? Si les interdits s’estompent progressivement, l’épanouissement des personnes en situation de handicap est encore largement entravé, selon la sexologue Sheila Warembourg.

En vingt-cinq ans d’intervention sur l’accompagnement à la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap, Sheila Warembourg a vu se lever le tabou de la sexualité dans les établissements sociaux et médico-sociaux. Lors du séminaire de formation organisé les 1er et 2 juin à Paris par le Crédavis(1), la sexologue explique que du chemin reste encore à parcourir pour avoir accès à des lieux privatifs.

Pourquoi dites-vous qu’en matière de sexualité l’ignorance rend vulnérable ?

En restant ignorant, vous ne pouvez pas dire : « oui, je veux », « non, je ne veux pas », « oui, j’aime » ou « non, je n’aime pas ». Quand vous ne connaissez pas votre corps, que vous ne savez pas comment vous fonctionnez, ni ce qui se passe quand vous avez une excitation, ça vous rend vulnérable aux désirs de l’autre et empêche de consentir dans de bonnes conditions. Il faut avoir les informations pour être en sécurité. Il faut aussi permettre aux personnes en situation de handicap d’identifier dans leur entourage des tiers à qui se référer : qui peut m’aider si j’ai des doutes sur les intentions d’une personne par exemple ?

Cela concerne-t-il aussi les personnes qui n’ont pas (encore) envie de relations sexuelles ?

Nous avons un devoir absolu d’aider les personnes en situation de handicap à comprendre leur corps, parce que si elles n’ont pas toutes, ou pas encore, des envies sensuelles et sexuelles elles-mêmes – et cela reste à vérifier –, les autres peuvent les solliciter. L’autre, ce peut être quelqu’un de l’IME [institut médico-éducatif], du foyer, mais aussi quelqu’un de mal intentionné dans la famille ou un proche. Apprendre à s’autodéterminer, c’est utile dans la vie en général. Cet apprentissage aide à répondre à d’autres questions comme : « qu’est-ce que je veux ? », « porter le pull que ma mère m’a donné ou pas ? », « manger des haricots verts ou pas ? ».

Vous allez dans les établissements depuis 1998, quelles évolutions avez-vous constatées ?

On a brisé le tabou, clairement. Quand j’ai commencé il y a vingt-cinq ans, c’était silence radio, on ne parlait pas de la vie affective et sexuelle des personnes qui vivaient en institutions. La situation a changé grâce à des associations de parents qui se sont dit qu’ils ne pouvaient pas laisser leurs enfants être si vulnérables. Elles ont aidé des professionnels à se former et organisé des groupes de parole. La circulaire du 5 juillet 2021, qui « rappelle le droit à la vie affective, intime et sexuelle des personnes en situation de handicap accompagnées par des établissements et services sociaux et médico-sociaux », a été aussi très dynamisante. Tout comme la mise en place à partir de 2021 des Intimagir [centres régionaux de ressource sur la vie intime, affective, sexuelle et le soutien à la parentalité des personnes en situation de handicap]. Il reste des efforts à faire sur l’espace intime dans les structures. Il est souvent possible d’inviter quelqu’un, là où c’était presque systématiquement interdit avant. Mais dans des endroits où les chambres sont très petites, le problème perdure. Faut-il créer des lieux faciles à privatiser ? Avoir une relation sexuelle dans les toilettes ? Une fois peut-être, mais cela ne doit pas être le seul lieu disponible. Les personnes en situation de handicap ont le droit à une sexualité digne.

Dans la réflexion autour de la vie affective en institution, quelle est la place accordée aux parents ?

Pour les mineurs, le parent a l’autorité parentale, il a donc toujours son mot à dire. A partir du moment où la personne avec un handicap est majeure, même si elle est sous tutelle, les parents n’ont pas le droit d’intervenir sur l’intimité de leur enfant. C’est la loi. En pratique, il faut réfléchir à la façon d’associer les parents pour qu’ils soient rassurés et n’aient pas envie de s’immiscer. Moins les parents interviennent, mieux c’est.

La parole des personnes en situation de handicap est-elle prise en compte ?

Comment, en 2023, peut-on ne pas les associer à la réflexion ? Ce sont leurs désirs, leurs souhaits, leur sensibilité, leur sensorialité dont il est question. J’ai un souvenir qui remonte à loin : un directeur qui déclarait : « Les associer, mais pourquoi faire ? » Mais c’est de leur vie dont on parle ! Je peux vous assurer qu’à chaque fois qu’on leur pose la question, les résidents ou usagers ont beaucoup de choses à dire. Y compris les personnes les plus déficientes, quand on leur donne des outils pour mieux communiquer. Il faut avoir confiance.

Les sextoys sont-ils aujourd’hui les bienvenus en établissement ?

Oui, le plus souvent. Cela dit, quelqu’un m’a raconté dernièrement que c’est le psychologue qui était allé acheter un sextoy pour un monsieur. Mais quelle idée ! Il faut accompagner la personne dans un sexshop où des spécialistes peuvent la conseiller, où elle peut toucher la matière, sentir la vibration, etc. Il est hors de question qu’un professionnel quelconque ou un parent achète un sextoy pour autrui. Et le travail ne se limite pas au choix de l’objet. Il faut aider certaines personnes à comprendre comment l’utiliser, comment le laver, où le ranger… C’est tout un travail éducatif. La ligne rouge à ne pas franchir est qu’en aucun cas, un professionnel ne peut utiliser un sextoy sur un résident ou un usager. Un exercice d’accompagnement sur des poupées sexuées ou avec des schémas corporels doit être fait. Le professionnel ne doit jamais se mettre en jeu.

Quels sont les défis actuels ?

Le tabou, globalement, est levé mais on est loin de passer à l’action partout. C’est encore particulièrement compliqué pour les travailleurs en Esat [établissements et services d’aide par le travail] et les accueils de jour. Ce n’est pas illégal d’avoir une relation sexuelle sur son lieu de travail, mais est-ce un endroit approprié ? Si les salariés en Esat ont des relations sur des palettes par exemple, c’est qu’ils n’ont pas d’autres endroits. S’ils vivent avec leurs parents, papa et maman ne sont pas forcément d’accord pour que leur enfant invite quelqu’un. Et en accueil de jour, il n’y a pas non plus d’espaces privés pour sa vie intime. Il faut remédier à cela.

Vous êtes engagée en faveur de l’assistance sexuelle, pourquoi ?

La première formation francophone à l’assistance sensorielle et sexuelle a eu lieu en Suisse en 2008-2009, et des Français ont été certifiés. L’association avec laquelle je milite, Corps solidaires, vient encore de certifier dix personnes dont la moitié sont françaises. En France, la demande d’assistants sexuels est très forte, mais la loi les considèrent comme des travailleurs du sexe. Donc sur le papier, les bénéficiaires risquent une contravention et toute personne qui intervient dans la mise en place de la relation peut être accusée de proxénétisme. Nous prenons le risque mais cela en freine beaucoup. Pourtant, les pouvoirs publics savent très bien ce que nous faisons : nous avons été sollicités, à plusieurs occasions, dans le cadre de la mise en place prochaine par l’Etat de deux lieux d’expérimentation où l’assistance sexuelle pourra se faire de manière légale.

Notes

(1) Centre de recherches et d’études concernant le droit à la vie amoureuse et sexuelle dans le secteur social et médico-social, la promotion de l’éducation à la sexualité pour tous et la prévention des violences à caractère sexuel.

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