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Une réinsertion au vert

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Depuis plus de quinze ans, la ferme de Moyembrie, dans l’Aisne, permet à des détenus en fin de peine de préparer dans les champs leur sortie de détention. Avec sa gouvernance partagée et la confiance affichée envers ses résidents toujours sous main de justice, ce lieu détonne dans l’univers pénitentiaire.

Une pluie fine tombe sans discontinuer sur la ferme de Moyembrie. Dans un des hangars, Jo, 30 ans, trie des carottes qui seront livrées à l’une des six associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) qu’elle fournit. Cela fait deux semaines qu’il est arrivé dans cette exploitation agricole atypique située à Coucy-le-Château-Auffrique (Aisne). Après quatre ans passés au centre pénitentiaire de Laon, il va vivre sa dernière année de détention dans cette ferme de 24 hectares labellisée en agriculture biologique. Comme Jo, 13 résidents bénéficient d’un placement extérieur et travaillent chaque matin de la semaine dans ce chantier d’insertion aux côtés de salariés en contrat à durée déterminée d’insertion (CDDI) orientés par Pôle emploi. Ici, pas de gardien, pas même de clôtures, mais des bâtiments agricoles en pierre, une chèvrerie, un poulailler, des hangars, des serres et des champs qui s’étendent au loin.

Un couple d’ingénieurs agronomes, Jacques et Geneviève Pluvinage, est à l’origine du projet. En 1990, à la retraite, ils ont acheté une vieille ferme. Jacques est visiteur de prison. L’un des détenus n’ayant nulle part où aller à sa sortie de prison, le couple lui a proposé de venir vivre avec eux. C’est ainsi que l’aventure a commencé… Au fil des années, d’autres sortants de prison l’ont rejoint, mais le projet ne vit que grâce à des bénévoles, et il faut attendre 2000 pour que soient embauchés les premiers salariés. En 2002, une association loi 1901, l’Organisme de gestion de la ferme de Moyembrie, est créée. Un juge d’application des peines (JAP) entend parler du lieu et propose qu’y soient accueillis en placement extérieur des détenus en fin de peine. En 2004, la première convention est signée avec les services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip). Cinq ans plus tard, la ferme rejoint le réseau Emmaüs France. Les résidents, actuellement au nombre de 14, y restent en moyenne neuf mois.

Ni serrures ni clés

A la ferme de Moyembrie, plus de claquements des serrures de cellules… La vie est seulement cadrée par des règles auxquelles chacun doit adhérer : l’alcool et les stupéfiants sont interdits, ainsi que les violences verbales et physiques. Pas question non plus d’interroger sur les raisons qui ont conduit en prison. Pour permettre à chacun de se reconstruire, le passé est laissé derrière soi. Les résidents, qui disposent chacun d’une petite chambre qu’ils aménagent à leur goût, jouissent d’une grande liberté. Les portables sont autorisés, mais soumis à une très mauvaise couverture réseau. Travaillant du lundi au vendredi de 8 heures à midi, les résidents doivent signer, depuis mai 2019, le registre de présence chaque soir, entre 18 heures et 20 heures. « Ici, nous faisons le pari de la confiance. De toute manière, nous ne pouvons pas être derrière chaque résident, ni empêcher qu’il marche jusqu’au supermarché pour acheter de l’alcool », souligne Jean-Claude Simon, coprésident de l’association depuis septembre. La nuit, en effet, seul un veilleur est présent à la ferme et un encadrant d’astreinte peut, en cas d’urgence, être joint par téléphone. Les résidents disposant du permis de conduire et munis d’une autorisation écrite sont autorisés à emprunter l’une des voitures de la structure. Ils peuvent ainsi se rendre seuls à des rendez-vous médicaux ou effectuer des démarches sociales (rendez-vous à Pole emploi…). Très intégrés à la vie du bourg, les résidents participent aux fêtes locales, sont associés aux distributions des Amap et à la vente des produits, et certains jouent au badminton dans le club local.

Après une longue période d’incarcération, ce changement de vie est brutal. Henri est arrivé en juin après avoir passé onze ans et demi en détention, il se souvient du malaise ressenti à son arrivée. « Pendant une semaine, je n’étais pas trop bien, raconte-t-il. Dans une ferme, la nuit, c’est calme ! Je n’entendais aucun bruit, plus de serrures, ni de cris. Je me demandais quand ils allaient venir fermer ma porte. J’ai dû prendre des cachets pour le stress. » En cuisine, Michel, un autre résident, s’affaire pour préparer le déjeuner pris en commun. Il lance : « Ici, il n’y a pas de porte, mais nous sommes enfermés psychologiquement ! » Car, dans cet environnement ouvert, les contraintes liées à la condamnation subsistent. « Nous ne pouvons bénéficier que de deux jours de permission par mois, complète-t-il. Une fois, en détention, j’avais pu partir dix jours. Les encadrants de la ferme essaient d’obtenir des “perm” plus longues, mais ce n’est pas simple avec les juges ! », pointe Michel. En effet, ce sont les JAP qui restent décisionnaires. « Quand les résidents arrivent, ils sont marqués par la violence de la détention, souligne Lara Védovelli, encadrante chargée de la vie quotidienne et des relations avec les prisons. Ils se reconstruisent peu à peu, même s’il leur est difficile d’être rattrapés encore par la privation de liberté. »

Si les résidents de la ferme jouissent d’une grande autonomie au quotidien, ils n’en restent pas moins sous main de justice, et la structure, financée à hauteur de 35 € par jour et par résident par le ministère de la Justice, travaille en étroite collaboration avec le Spip de l’Aisne. Charlotte Mahon y est conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP). Présente à la ferme une demi-journée toutes les deux semaines, elle fait le point avec les résidents sur l’avancée de leurs démarches de préparation de la sortie, mais aussi sur le suivi de leurs obligations juridiques. « Je gère le côté “pas marrant”, notamment le suivi des obligations de soins (addiction, suivi psychologique…), détaille-t-elle. Certains résidents ont aussi des interdictions de rencontre avec des membres de leur famille (qu’ils soient mineurs ou qu’ils l’aient été au moment des faits), qu’ils ont parfois du mal à comprendre et à accepter. » Elle travaille en étroite collaboration avec Margareth Bruneel, conseillère en économie sociale et familiale (CESF), qui est présente à ses côtés à l’arrivée d’un nouveau résident. « Cela permet de montrer qu’il existe une cohésion », explique cette dernière.

Par son poste, la CPIP est au croisement entre deux mondes aux logiques presque antagonistes. « Au Spip, nous avons un côté très encadrant, très structuré, nous devons rendre compte au JAP de tous les incidents, alors que la logique de la ferme de Moyembrie est, elle, fondée sur la confiance, sur le droit à l’erreur. » Des ajustements sont parfois nécessaires. « Alors que la consommation d’alcool est interdite dans la structure, certains résidents ont bu, ce qui a entraîné des violences physiques ou verbales entre résidents ou en direction d’encadrants », raconte la conseillère pénitentiaire. Des « recadrages » surviennent parfois. En mai, un avenant à la convention liant la ferme à l’administration pénitentiaire a été signé en présence du JAP et du procureur de la République. Et c’est à cette occasion que l’obligation de signature par les résidents du registre de présence le soir a été instaurée.

En quinze ans, la ferme de Moyembrie a toutefois réussi à imposer son projet de réinsertion et son fonctionnement atypique. Ici, pas d’éducateur spécialisé. En dehors des deux veilleurs de nuit, les huit salariés sont des « encadrants techniques », chargés chacun non seulement d’un domaine d’activité mais aussi du suivi de plusieurs résidents. Seule Margareth Bruneel, qui gère l’accompagnement social des résidents, possède un diplôme de travailleuse sociale, ses collègues ayant pour leur part des formations et des parcours professionnels extrêmement variés. Lara Védovelli a travaillé dans une ONG en Mauritanie avant de rejoindre le siège d’Emmaüs France. Simon Yverneau a étudié dans une école de commerce et travaillé dans le marketing, puis a passé un diplôme « animation des territoires » et rejoint le Secours catholique. Rémy Petit a commencé sa carrière dans un bureau d’études en énergie, avant de vivre deux ans au Cambodge et de suivre à son retour une formation de maraîchage. Nicolas Mazy, le dernier recruté, a passé les dernières années dans un « éco-lieu autogéré » et Olivier Christophe, l’encadrant chargé des animaux et de la conduite des tracteurs, est un ancien résident… Tous ces salariés ont été séduits par la philosophie de l’association, en rupture avec l’univers carcéral, et par son objectif : accompagner des détenus en fin de peine pour éviter les sorties sèches de détention. « Ici, le taux d’encadrement est important et les résidents bénéficient d’un temps pour se poser, essayer de reconstruire ce qui a été détruit en prison », insiste Lara Védovelli. Le fonctionnement très démocratique de la structure a aussi été déterminant dans leur choix d’y postuler. Les liens sont étroits entre le conseil d’administration et l’équipe de salariés, complètement associée aux orientations de la structure.

Un nouveau départ

La ferme s’appuie également sur un réseau dense de bénévoles. Ceux-ci accompagnent notamment les résidents à leurs rendez-vous médicaux ou pour des démarches sociales, vont rencontrer les détenus qui souhaitent rejoindre la ferme… Si une quarantaine est très active, plus d’une centaine de personnes se sont déplacées un dimanche de septembre pour assurer la récolte des courges. Le lieu a fait le pari du refus de l’institutionnalisation et a, depuis 2016, opté pour une gouvernance partagée. Ici, pas de hiérarchie, tous les encadrants ont le même salaire (1 500 € net) et les décisions se prennent le plus collectivement possible. « Jusqu’alors, nous avions une présidente qui jouait un peu le rôle de directrice, mais elle est partie du jour au lendemain pour des raisons personnelles et son successeur a tout de suite prévenu qu’il ne pourrait pas en faire autant », raconte Rémy Petit, encadrant à la fromagerie et chargé, en outre, de la comptabilité. Chaque lundi après-midi, l’équipe se réunit pour faire le point sur le déroulement de la semaine écoulée et les éventuels problèmes rencontrés. « Nous ne sommes pas parfaits, mais ce mode de fonctionnement marche parce que nous nous remettons sans cesse en question », ajoute-t-il.

La réunion du lundi après-midi est aussi le moment où s’examinent les candidatures de futurs résidents. L’entrée à la ferme de Moyembrie a lieu sur la base du volontariat. Le détenu intéressé par le projet envoie une lettre. A la suite de ce courrier, s’il est incarcéré dans les Hauts-de-France, deux bénévoles de l’association se déplacent pour le rencontrer (si quelques détenus viennent d’autres régions, l’essentiel des résidents provient des établissements du nord de la France). Une demande de permission est ensuite transmise au JAD pour autoriser le détenu à venir passer une journée à la ferme. Un temps qui l’aide à apprécier si ce placement extérieur favorisera une avancée dans la construction de son projet professionnel, s’il pourra s’adapter à ce nouveau mode de vie. « Nous sommes un lieu de vie collectif, il faut pouvoir se faire à cette vie en communauté », explique Lara Védovelli. Si le candidat maintient son projet, l’équipe doit s’assurer que son arrivée ne mettra pas en danger l’équilibre du groupe. Malgré toutes ces précautions, certains résidents ne parviennent pas à respecter ce nouveau cadre et doivent repartir en détention. « Un jour, les policiers sont venus chercher six résidents, se souvient Rémi Petit. C’est heureusement exceptionnel, le placement extérieur n’échoue que pour 10 % des résidents », ajoute-t-il. Pour la majorité, il offre l’opportunité d’un nouveau départ.

Le temps du placement à la ferme permet d’éviter une sortie sèche de prison et de préparer au mieux le retour à une vie normale. Si les matinées sont consacrées aux activités de la ferme, les après-midi le sont aux nombreuses démarches nécessaires en amont de la levée d’écrou. « Une fois le CDDI signé avec le résident, nous faisons le point sur sa situation administrative. Les besoins sont variés : certains font l’objet d’un dossier de surendettement, d’autres ont besoin d’une demande de curatelle », explique Margareth Bruneel, qui porte aussi la casquette d’accompagnatrice socio-professionnelle. Après des années de détention où la santé a été négligée, il est important pour les résidents de traiter leurs éventuels problèmes de santé et, pour cela, il faut que leurs droits à la couverture maladie universelle (CMU) soient ouverts. Il faut aussi et surtout travailler l’insertion professionnelle.

Pour les résidents, se projeter dans l’avenir n’est pas simple. Jo s’affaire auprès d’un quad qu’il remet à neuf. « Je m’accorde quatre mois pour souffler, et après je me plongerai à fond dans mon projet professionnel », affirme-t-il. C’est en effet un enjeu important. Patrice explique avec passion toutes les étapes de la fabrication des fromages de chèvre. Il a découvert la fromagerie et recherche, pour sa sortie, un emploi dans un atelier fermier. Pour d’autres, la définition du projet professionnel prend plus de temps. Les résidents sont inscrits et suivis à Pôle emploi. Certains profitent du temps du placement extérieur pour passer un certificat d’aptitude à la conduite en sécurité (Caces), et d’autres, le permis B, indispensable pour trouver un travail en zone rurale. Les résidents qui ne l’ont pas sont donc incités à le passer : des bénévoles les conduisent à l’auto-école et ils le financent sur le salaire qu’ils reçoivent dans le cadre de leur contrat aidé, soit 745 €. « La pension leur est facturée 280 €, somme à laquelle s’ajoutent, pour beaucoup, les dommages et intérêts à verser aux parties civiles », détaille Margareth Bruneel. En détention, le salaire des détenus qui travaillent est très faible : la rémunération horaire varie, tout juste est-il précisé qu’elle ne doit pas être inférieure à 1,58 €. Alors, à Moyembrie, l’argent gagné brûle parfois les doigts. « Chacun est maître de ses dépenses, mais par la discussion nous incitons à mettre le plus possible d’argent de côté en prévision de la libération. Certains y sont très bien arrivés et avaient plus de 2 000 € quand ils sont partis », se félicite Simon Yverneau. De quoi contribuer à éviter de replonger.

En France, cinq ans après la sortie de prison, le taux de récidive est de 60 %. Malgré ses bons résultats, le dispositif se heurte à la frilosité d’un système judiciaire qui a toujours peur d’être accusé de laxisme. L’établissement peut pourtant être fier de son taux de sortie positive : en 2018, parmi les résidents, 66 % ont trouvé un emploi ou une formation. Néanmoins, à la fin de leur séjour, tous ne sont pas complètement en mesure de voler de leurs propres ailes. Si certains ont trouvé un travail et un logement, d’autres restent en difficultés. Pour autant, ils ne sont pas mis dehors. La ferme de Moyembrie a ouvert une maison-relais de dix places, financée par la direction départementale de la cohésion sociale (DDCS). Ses habitants y bénéficient d’un logement et de la poursuite d’un accompagnement social. Pas question non plus de couper les ponts avec ceux qui sont partis. Parmi les anciens résidents, nombreux sont ceux qui donnent des nouvelles une ou deux fois par an. Et l’expérience fait des émules. Le réseau Emmaüs France s’est engagé dans une démarche d’essaimage. En 2018, un ancien de l’équipe a ouvert une première ferme à Lespinassière (Aude), et d’autres structures devraient voir le jour dans les prochaines années, dont une dans les Landes destinée à des femmes.

Notes

(1) Ferme de Moyembrie : 17, rue de Moyembrie, 02380 Coucy–le-Château-Auffrique – Tél. 03 23 52 73 29.

Reportage

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