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« Modifier le regard posé sur la personne vivant la maladie »

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Le personnel de l’Ehpad Louis-Onorati, à Bubry (Morbihan), a récemment suivi la formation innovante Carpe Diem. Comme l’explique Stéphane Bollea, son directeur, cette méthode d’accompagnement de la maladie d’Alzheimer venue du Canada se fonde essentiellement sur l’autonomie des personnes.
Comment avez-vous connu cette méthode d’accompagnement ?

Lorsque je suivais ma formation de directeur d’établissements médico-sociaux, j’ai choisi de travailler plus spécifiquement sur le public des personnes âgées. Je me suis alors renseigné sur les prises en charge existantes et me suis notamment intéressé à ce qui se passait en dehors de la France. Plus particulièrement sur une méthode canadienne appelée « Carpe Diem » qui se base, en partie, sur la pédagogie de Carl Rogers, que j’utilisais quand je travaillais dans le secteur de l’enfance et de la jeunesse.

En quoi consiste-t-elle ?

Il faut avant tout préciser que la méthode Carpe Diem n’est pas exclusivement réservée aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Elle peut aussi servir dans l’accompagnement des enfants, des personnes âgées… Elle privilégie la dimension humaine qui permet de maintenir une plus grande autonomie en misant sur l’accompagnement, le respect et en faisant confiance aux capacités des personnes qui vivent avec la maladie. Plus précisément, on va essayer de comprendre la personne en utilisant le triptyque empathie, proxémie et congruence.

L’empathie, c’est la faculté de se mettre à la place de l’autre. La congruence, c’est la cohésion de nos actions et de notre savoir-être : « Je pense quelque chose, je le dis. Je fais ce que je dis. » La proxémie, c’est tout ce qui a un rapport avec l’accueil physique : Comment aménager certains emplacements pour que les personnes se sentent bien ? Comment, en tant que directeur, j’accueille le personnel dans mon bureau ? L’objectif de la philosophie est de modifier le regard posé sur la personne vivant la maladie, de lutter contre les préjugés et de soutenir un changement positif dans les pratiques.

Mais quelle est la différence avec un accompagnement « classique » ?

Dans les Ehpad français, nous ne fonctionnons pas de la même manière. Nous sommes un lieu de soins au lieu d’être un lieu de vie. Avec la méthode Carpe Diem, c’est le lieu de vie qui est privilégié. Il y a aussi une plus grande prise en charge non médicamenteuse. Par exemple, à Carpe Diem, il n’y a pas de blouse blanche, ce que nous allons mettre en place dès la rentrée. De même, le personnel prend tous les déjeuners avec les résidents. Il y a aussi un questionnement sur le vouvoiement des personnes, le vouvoiement entre collègues. Dans mon établissement, certains membres du personnel tutoient les résidents. Ça me gêne mais je ne mets pas de veto. D’autant que nous sommes en milieu rural, que tout le monde se connaît. Mais la réflexion doit venir du personnel et des résidents. Il faut que l’on réfléchisse tous ensemble à mettre en place une organisation qui permette aux personnes d’être le plus libre possible.

Quelles sont les autres particularités de cette méthode ?

Avec la méthode Carpe Diem, nous faisons attention aux mots employés, au vocabulaire. Ainsi, communément, on dit que les personnes atteintes d’Alzheimer « déambulent ». Ce n’est pas le cas. Déambuler, cela veut dire avancer sans but. Un malade Alzheimer sait toujours où il va quand il se promène. Pourquoi dès lors dit-on qu’il déambule ?

Carpe Diem permet aussi au personnel d’avoir une meilleure connaissance, un œil expert sur la maladie d’Alzheimer. Ainsi, au cours de la formation, nous apprenons à reconnaître tous les symptômes de la maladie pour pouvoir y répondre. Par exemple, certains résidents ont besoin de lunettes. Ils les cherchent. Elles sont sous leurs yeux mais ils ne se souviennent plus que ce sont des lunettes. Ils s’énervent, n’arrivent plus à trouver leurs mots. Il faut donc que le personnel arrive à reconnaître la cause de leur désagrément pour les calmer. Tout cela, nous l’avons appris au cours de la formation.

Concrètement, comment s’est-elle déroulée ?

Elle a eu lieu il y a un mois. Une formatrice est venue du Québec. Une première moitié du personnel a été formée pendant quatre jours, l’autre les quatre jours suivants. Il y a un mélange de théorie et de mise en pratique. Par exemple, la formatrice a proposé au groupe de déjeuner avec les résidents. C’était une expérience incroyable parce que, pour la première fois, les résidents avaient le sourire à table. Les membres du personnel étaient aussi très contents parce qu’ils ont appris des choses sur eux qu’ils n’auraient jamais connues en ne faisant que du soin et de l’accompagnement « classiques ».

Nous sommes donc en train de mettre en place ce déjeuner commun. Pour le moment, il n’a lieu que le mardi mais, à la rentrée, il sera quotidien. Cela demande en effet une réorganisation totale. Exemple tout simple, pendant que le personnel est à table, il n’est pas en train de servir. Il faut donc revoir comment s’organiser, essayer certains processus. Comme pour toute innovation, il ne faut pas s’interdire d’avoir des ratés. Il faut essayer, se réajuster…

Quel a été le coût de cette formation et qui l’a financée ?

J’avais demandé des frais non reconductibles à l’agence régionale de santé et au département mais ils ne m’ont toujours pas répondu… Donc l’Ehpad l’a financée sur les coûts de formation du personnel. C’était 8 000 € pour 20 salariés, sur quatre jours. Au total, cela m’a donc coûté 16 000 €, ce qui n’est pas donné.

A l’entretien annuel, j’avais toutefois demandé à tous les salariés s’ils étaient d’accord pour suivre cette formation, avec ce que cela impliquait comme changement. Ils ont été unanimes.

Quels sont vos objectifs à court, moyen et long termes ?

A court terme, c’est de faire le maximum de choses qui ne coûtent rien et ne demandent pas de personnel en plus. Mais il faut savoir que nous n’allons pas faire du 100 % Carpe Diem parce que nous devons tenir compte de la culture française de l’accompagnement et du soin. Par exemple, à Carpe Diem, ils accompagnent des personnes assez autonomes. Mais dès qu’elles tombent dans une dépendance un peu trop forte, elles vont dans des structures plus adaptées. En France, nous ne fonctionnons pas de la même manière. Les personnes âgées vivent en établissement jusqu’au bout. Nous avons donc des personnes plus dépendantes, nous ne pouvons pas faire les mêmes choses. Il faut donc faire du Carpe Diem à la française. C’est pourquoi nous avons tout à inventer. C’est à nous de nous adapter et de répondre au mieux aux besoins des résidents.

A moyen terme, je souhaite négocier avec le département et l’ARS des objectifs pour dégager des moyens et essayer de préparer au mieux la construction d’un nouvel Ehpad, dans cinq ans. Car faire un Ehpad Carpe Diem veut dire faire un Ehpad qui n’est pas comme les autres. Je ne veux pas d’un établissement qui ressemble à un hôpital, voire un mouroir. Le but est d’enlever la connotation « hyper-soins » et de montrer que l’on est plus dans le « prendre soin » que dans le « donner soin ».

Cela fait 23 ans que cette méthode existe au Canada, pour quels résultats ?

La méthode Carpe Diem fait reculer la maladie et l’entrée dans la dépendance d’au moins trois ou quatre ans. C’est énorme ! Mais c’est du boulot. A Carpe Diem, tout le monde fait tout. Ce sont des intervenants. Il n’y a pas l’aide-soignant d’un côté et l’ergothérapeute de l’autre. Par exemple, l’infirmière est aussi amenée à cuisiner. Il y a une polyvalence des postes. Ce qui est très difficile à mettre en place en France. Je ne sais même pas si je vais y arriver.

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