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Mortadelle et salami

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Elle s’appelait Adèle, et c’était ma collègue.

Adèle était frileuse. Eté comme hiver, elle portait des manches longues sous sa blouse et des foulards autour du cou.

Adèle était pudique, elle se changeait toujours aux toilettes. Nous, on se moquait gentiment. « Eh, Adèle, on s’en fout si t’es pas épilée, on est entre filles ! »

Adèle avait toujours mal quelque part : à la tête, au dos, à l’âme. Avec son regard d’éternel chien battu, on la trouvait exaspérante.

Adèle ne se séparait jamais de son portable. Dès qu’il vibrait, elle arrêtait tout et textotait frénétiquement. Elle passait sa pause vissée à son téléphone et nous entendions des bribes de conversation énamourée.

Adèle ne faisait pas vraiment partie des nôtres. Nous étions une équipe, avec ses hauts et ses bas, un pour tous et tous pour la pause ! Adèle, elle, était à part. Elle ne restait jamais discuter après son service, son mec allait s’inquiéter. Son mec, toujours son mec !

Une fois, une seule, elle a participé à un repas d’équipe. C’était samedi dernier. Elle est venue avec son mec, un type aux airs supérieurs qui semblait se croire trop bien pour nous. Nous, on avait un peu bu, on riait de tout, et surtout de nous. Lui, il a passé la soirée les yeux rivés à sa montre, soupirant bruyamment à chaque fois qu’Adèle ouvrait la bouche. Elle parlait, il lui jetait un regard exaspéré, elle se taisait. A un moment, notre conversation est devenue plus grave, et nous avons parlé boulot. Le sous-effectif, les cadences, la fatigue… Lui, il a simplement haussé les épaules et asséné d’un ton sans appel :

– Vous n’êtes pas les seules à faire un métier difficile. Et puis, bon, ça va, tu n’en es pas morte, Adèle ! Mortadelle ! Hahaha !

– Elle est pas drôle, la blague de ton sale ami. Salami ! a répliqué Carole, qui n’a pas la langue dans sa poche. Ça ne l’a pas fait rire. Ils sont partis tout de suite après le dessert.

C’est la dernière fois que nous avons vu Adèle.

Lundi matin, elle n’est pas venue travailler. On a essayé de l’appeler, en vain. Alors on a fait sans elle. La cadre a tenté de la joindre toute la journée. Sans succès.

Mardi matin, toujours pas d’Adèle. La cadre a appelé, encore et encore. Rien. Alors, après le boulot, je suis allée chez elle avec une collègue. Porte et volets fermés, et rien d’autre que le silence. Nous avons prévenu la cadre, qui a prévenu la police. Au cas où.

Mercredi matin, la police s’est pointée à l’Ehpad. Ils avaient retrouvé Adèle. Elle était bien chez elle. Morte. Depuis plusieurs jours. Ils avaient arrêté son ami, qui avait aussitôt avoué l’avoir tuée. Fin de l’histoire.

Nous avons longuement pleuré et parlé. Et, au milieu des larmes, nous avons repensé à tous ces petits signes que nous n’avions pas su voir : son attitude soumise, ses plaintes incessantes, ses manches longues et ses foulards.

Moi, Flore, je n’ai pas vu ce qui se cachait sous sa blouse. Je n’ai pas entendu ce qui se chuchotait au téléphone. Je n’ai rien dit quand son mec s’est moqué d’elle en public. Rien vu, rien entendu, rien dit. Nous, ses collègues, nous n’avons rien vu venir.

Un féminicide de plus, une vie de moins.

Elle est morte, Adèle, tuée par son sale ami. Mortadelle et salami. C’est vrai qu’elle est pas drôle, cette blague.

La minute de Flo

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