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Quand l’inclusion questionne le fait associatif : entre injonction politique et projet citoyen ?

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Le président du Carrefour national de l’action éducative en milieu ouvert (Cnaemo) estime que le travail social et le secteur associatif représentent un outil de lutte contre les inégalités et l’exclusion.

« AU-DELÈ DU DÉSIR HUMANISTE D’“INCLURE” DANS NOTRE SOCIÉTÉ ceux qui demeurent exclus, se pose la question de la normativité. Une société inclusive se voudrait-elle être une société sans différence ? Peut-elle proposer une place à chacun sans l’imposer, sans araser tout ce qui constitue la singularité de chaque individu ? Comment, en retour, trouver suffisamment de commun pour que l’inclusion de tous et de chacun soit possible ?

Le travail social s’invite au quotidien à l’interface de l’individuel et du collectif. Sa pratique est constamment tiraillée entre une écoute singulière, respectueuse du sujet, et la nécessité d’une vie en société, avec ses contraintes et ses bénéfices. Mais elle est aussi prise entre une logique descendante d’application des politiques publiques et une logique ascendante de construction avec l’usager.

Les associations n’échappent pas à ce questionnement. Elles sont interpellées sur leur rôle social, d’autant que l’on peut discerner deux manières de concevoir un projet d’inclusion : soit comme l’objet d’une politique nationale descendante qui s’imposerait aux associations, soit comme la résultante d’initiatives citoyennes portées par les associations en tant qu’expression de la société civile…

Une société inclusive, la nouvelle norme ?

L’inclusion interroge donc aujourd’hui le monde associatif, à travers le rôle sociétal et les valeurs sociales de celui-ci : une société inclusive est-elle la nouvelle norme ?

Il est clair que le positionnement varie inéluctablement entre les injonctions politiques et l’initiative citoyenne. Ainsi, nous ne pouvons qu’être partie prenante d’un positionnement qui tendrait à réduire les inégalités et à prévenir les ruptures de parcours. Accompagner vers l’insertion et l’autonomie des bénéficiaires, coordonner l’action sociale tout en valorisant ses acteurs est une réponse globale à l’impératif d’inclure, car cela frappe par l’aspect “politiquement correct” de la démarche.

Bien évidemment, les associations ne peuvent pas mettre cette notion de côté. C’est pourquoi il est essentiel de s’interroger sur les changements de pratiques de la société et l’évolution du vocabulaire.

L’inclusion, changement sociétal ou phénomène de mode ?

Aujourd’hui, l’ambition politique et gouvernementale favorise le développement des politiques de la ville en faveur de l’inclusion. Nous voyons fleurir ici ou là des plans pluriannuels pour lutter contre la pauvreté, favoriser l’inclusion sociale… Il existe ainsi une forte appropriation de la politique de solidarité par les acteurs de terrain. C’est à la fois rassurant et complexe, car les moyens mis en œuvre manquent parfois de cohérence, voire d’à-propos.

Les politiques de cohésion sociale visent principalement des publics en grandes difficultés socio-économiques, en situation de précarité, voire d’exclusion. Ce fait n’est pas nouveau. En revanche, les termes employés évoluent. La question qui se pose est de savoir si l’émergence de termes tels qu’“inclusion” annonce un véritable changement sociétal ou si cela reflète un phénomène de mode, créant l’illusion du changement plutôt qu’un changement véritable. Se dégage alors en contre-jour l’idée d’une société monolithique, en équilibre, dans laquelle l’individu est soit inclus, soit exclu.

Les lois et leurs décrets nous imposent de mettre en place de nombreuses actions, démarches et plans, qui alourdissent considérablement les missions associatives. Mais pour prendre réellement sens, l’inclusion portée et défendue par le monde associatif doit tendre vers une intégration participative, où “inclusion” et “exclusion” sont deux notions étroitement liées. Ainsi, inclure dans une entité, quelle qu’elle soit, suppose des indicateurs référencés, des marges précises, des “frontières” claires permettant de vérifier si l’individu se trouve à l’intérieur ou à l’extérieur de celles-ci.

La participation sociale, clé de l’intégration

Appréhender le système social par la participation sociale, c’est précisément entrer au cœur de l’action, mais aussi des conflits, des tensions, constituant ainsi des points d’intégration du bénéficiaire dans son environnement.

Avec Pierre Tap(1), le Cnaemo pense que “l’acteur social ne cherche véritablement à s’adapter à son milieu social, à s’y intégrer, que dans la mesure où il a le sentiment de pouvoir s’y réaliser, non seulement à travers la satisfaction de ses désirs, mais grâce à la possibilité d’y faire œuvre, de transformer tel ou tel aspect de la réalité extérieure, physique ou sociale, en fonction de ses propres projets”.

A l’inverse, l’inclusion, au risque de devenir normative, peut empêcher la réalisation personnelle où toute marque ou forme d’originalité serait bannie. Nous aurions alors affaire à un monde aseptisé, sans couleur, ni odeur, formé de groupes d’individus ayant perdu toute identité propre au profit d’une adaptabilité de masse à une société rigidifiée. Mais peut-être est-ce déjà quelque peu le cas… L’inclusion peut donner lieu à une dynamique qui cloisonne, qui enferme les personnes dans des institutions, des filières spécialisées, des parcours prédéterminés. Car s’intégrer, c’est aussi se reconnaître semblable aux autres et, en même temps, c’est se différencier des autres.

Si c’est cette idéologie de l’inclusion – l’adaptation à tout prix – qui est retenue, alors le risque est d’aboutir finalement à une exclusion et, par conséquent, cette idéologie serait contre-productive.

Relais du monde associatif, le Cnaemo continue plus que jamais d’être force de propositions dans le champ social et médico-social. Mais aujourd’hui, les initiatives sont souvent peu suivies d’effets et enclavées dans des procédures contraignantes. Il n’est plus question, dorénavant, de proposer des solutions innovantes pour répondre à des besoins émergents, mais plutôt de répondre à des appels à projets, tels des appels d’offres, en fait ; ce qui change considérablement la donne, et l’esprit même de l’associatif. Car ce secteur se nourrit des besoins sociétaux, s’en inspire, afin d’apporter des réponses pertinentes. Mais pour qu’il soit innovant, encore faut-il qu’il ait l’espace nécessaire lui permettant de créer, d’inventer, de construire et d’étayer ses propositions.

Le travail social et le secteur associatif représentent un outil de lutte contre les inégalités et l’exclusion.

Il n’empêche que, pour être efficace, il est nécessaire d’instituer une dynamique de coconstruction : coconstruction des savoirs, des savoir-être et des savoir-faire. C’est pourquoi il semble important d’impulser un changement des pratiques tout en étant en cohérence avec les valeurs portées par les associations.

Il ne faudrait pas que les initiatives prises soient ponctuelles et uniquement en lien avec l’engagement et la volonté personnels…

Le fait associatif, valeur primordiale que le Cnaemo défend beaucoup auprès de différentes instances, a la responsabilité de créer des formes novatrices d’accompagnement dans un climat budgétaire contraint.

Il paraît primordial de repenser les partenariats et de réajuster les moyens afin de favoriser l’inclusion à travers le soin, l’insertion, le développement des potentialités de chacun.

L’associatif, acteur de la démocratie

Rappelons ici que l’émergence associative naît, entre autres, de l’absence de réponse adaptée face à un problème vécu. Le fait associatif participe de la démocratie et s’inscrit dans une démarche de réflexion autour de problèmes sociétaux toujours plus prégnants.

Quelle que soit l’évolution des vocables, les associations auront toujours à se positionner sur les problématiques sociales. Il ne peut en être autrement… Tel est leur rôle, qu’elles endossent pour une société plus citoyenne et respectueuse des droits de chacun. »

Notes

(1) Professeur émérite de psychologie à l’université de Toulouse, auteur de nombreux ouvrages : « Inclusion professionnelle et identité au travail chez les personnes en situation de handicap » (Octapeh, Auxerre, 2012) ; « Identités, soi et adaptation » (université Paris III, 2012).

Contact : salvatore.stella@acsea.asso.fr

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