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Des hébergeurs solidaires et organisés

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En Loire-Atlantique, le collectif des hébergeurs solidaires met en relation, via Facebook, des citoyens volontaires pour offrir un toit à de jeunes migrants sans statut légal. Ce réseau provisoire, constitué dans l’urgence, ne semble pourtant pas prêt de rendre les armes. Reportage dans trois familles nantaises.

UNE ODEUR ALLÉCHANTE DE CAFÉ plane dans ce quatre-pièces récent d’un quartier en plein boom de Nantes. Au bout d’un long couloir en forme de L, Nathalie et Pawel, son compagnon, coulent un regard attendri vers Gabin, 5 ans, qui se chamaille gentiment avec Gassim, 18 ans. Leur complicité est palpable. Pourtant, leur rencontre remonte seulement au début de l’année, à l’arrivée à Nantes du jeune Guinéen. Comme des milliers de migrants, ce dernier a échoué en Loire-Atlantique après avoir fui son pays via la Lybie. Dans son malheur, Gassim a eu plus de chance que d’autres : il a un toit et de quoi manger.

Il faut dire que, ici, l’élan de solidarité et l’action citoyenne et associative font figure d’exemple en France. A l’image de ces hébergeurs solidaires, réunis en collectif, qui ne sont autres que des citoyens mobilisés pour offrir un toit à de jeunes exilés isolés. « Gassim était dans un état déplorable quand il est arrivé. A la suite du refus de prise en charge par le département, Médecins du monde l’a adressé au collectif. Et c’est chez nous qu’il a atterri », se souvient Nathalie, encore écœurée par cette décision non motivée, selon elle.

Révoltées, Christelle, Sylvie, Camille et Dom l’étaient aussi quand, en février 2017, elles ont découvert une cinquantaine de migrants qui dormaient dehors dans le froid. Elles lancent alors un appel à l’aide sur Facebook pour mobiliser les bonnes volontés à les accueillir. Les propositions affluent. Les bénévoles viennent de tous les milieux : de la femme de ménage au patron d’un grand centre commercial, en passant par la directrice d’un lieu culturel bien en vue. Est alors mis en place un tableau partagé recensant les volontaires prêts à héberger ces ados pour une nuit, quelques jours ou davantage. Les jeunes sont adressés par le Gasprom-Asti (Groupement accueil service et promotion du travailleur immigré-Association de solidarité avec les travailleurs immigrés) ou par Médecins du monde. Petit à petit, le Collectif des hébergeurs solidaires se structure, le nombre de familles gonfle, jusqu’à atteindre rapidement 300 contacts, dont 150 actuellement actifs. « Le collectif n’avait pas vocation à durer, mais face à l’arrivée toujours plus massive de migrants et au nombre de laissés pour compte, il n’est plus question de reculer, affirme Dominique, une militante de la première heure. Dans l’idéal, il faudrait encore plus d’hébergeurs, mais, pour nous, c’est une sacrée usine à gaz et on bosse tous à plein temps ! » Il faut, en effet, faire coïncider les besoins des jeunes avec les disponibilités des hébergeurs, gérer l’animation du groupe ou encore faire le lien avec les différents partenaires associatifs : la Cimade (permanence pour les questions juridiques) ou les relais éducatifs tenus par des militants comme L’Ecole JEM et l’école Hors les murs, portée par l’association Energie collective.

L’évaluation en cause

Actuellement, 45 jeunes sont accueillis dans l’agglomération nantaise et aux alentours par des hébergeurs solidaires. La grande majorité d’entre eux proviennent d’Afrique subsaharienne (Guinée-Conakry, Mali, Cameroun, Côte d’Ivoire…). Considérés comme majeurs par le service Aemina, chargé par le Conseil départemental de l’évaluation de la minorité et de l’isolement, ils sont répartis au gré des disponibilités des bénévoles, le plus souvent intra-muros pour faciliter les déplacements. Les hébergeurs s’engagent à les accueillir durant toute la procédure de recours juridique. Une procédure qui peut s’avérer très longue, puisque, actuellement, elle dure en moyenne neuf mois. Pendant ce laps de temps, ces jeunes n’ont pas de statut légal. Dans le jargon militant, on les appelle ainsi les « mijeurs », pour souligner les critiques qui s’élèvent à l’encontre du département, accusé de fermer à de nombreux migrants les portes qui mènent à une prise en charge au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Au conseil départemental, on reconnaît que des évaluations trop rapides ou sèches ont pu se produire… « Mais c’était à une période où les personnes qui arrivaient en Loire-Atlantique se faisaient passer pour des mineurs alors qu’ils avaient visiblement plus de la majorité », se dédouane Fabienne Padovani, vice-présidente chargée des familles et de la protection de l’enfance. Des situations qui, assure-t-elle, n’ont plus lieu d’être puisque l’évaluation des primo-arrivants est désormais réalisée par des éducateurs sociaux formés(1). En 2017, ils étaient pourtant 44 % à obtenir la minorité en recours après un refus de l’Aemina(2).

Du « gagnant-gagnant »

Mineurs ou pas, ces jeunes n’en restent pas moins sans solution une fois rendue la décision de non-reconnaissance. Pour pallier ce qu’il considère comme « une insuffisance des pouvoirs publics », le collectif bricole. Certains parviennent à scolariser leur protégé dans l’un des cinq établissements nantais privés qui acceptent de fermer les yeux sur leur condition. D’autres s’appuient sur le réseau associatif pour leur offrir soins médicaux, assistance juridique ou cours de français. Toutefois, la mairie de Nantes a fait un pas dans leur direction en élargissant l’accès aux Ceméa Pays de la Loire aux migrants non pris en charge par l’ASE. « Le quotidien est parfois très problématique à gérer pour ces jeunes qui ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés. Ils errent sans but précis et, pour nous, c’est un défi d’arriver à les motiver à se lever le matin », confie Pawel. D’autant que, selon une enquête de l’Odas (Observatoire du développement et de l’action sociale) parue en début d’année(3), la majorité aspire à la concrétisation d’un projet scolaire ou professionnel. « Ces adolescents demandent de l’insertion plus que de la protection. L’accueil bénévole leur permet de se mettre à l’abri durant toute la période où ils se forment à un métier. Il offre une alternative à la pénurie de places d’urgence, tout en réduisant le sentiment d’isolement et de solitude », pointe Claudine Padieu, directrice scientifique de l’étude à l’Odas. Pour Bénédicte, 46 ans, haut fonctionnaire, pas d’hésitation : la mobilisation citoyenne doit être encouragée pour qu’une intégration de qualité de ces déplacés soit possible. « Lorsque Daouda est arrivé, il avait un besoin urgent de se poser et de trouver une ambiance familiale. En lui ouvrant les portes de ma maison, j’ai assisté à une véritable transformation physique. Il vit, fait des projets d’avenir. C’est redevenu un jeune comme les autres », se réjouit cette mère de trois adolescents. Il ne lui a d’ailleurs pas fallu longtemps pour se décider à se porter volontaire. « Cela faisait partie des choses à ma portée, et c’est un geste cohérent avec les valeurs éthiques auxquelles je suis attachée. C’est fou comme les pouvoirs publics sont frileux, alors qu’un accueil chez des bénévoles est gagnant-gagnant tant pour les jeunes que pour les départements ou les familles qui se lancent dans cette expérience », s’étonne-t-elle.

Manque de soutien

En tant que famille d’accueil, Nathalie et Pawel décrivent leur propre parcours dans des termes plus ou moins similaires. Malgré une première expérience douloureuse avec Ibrahim, 17 ans, dont la dépendance à l’alcool était incompatible avec leur vie familiale, leur désir de poursuivre dans cette voie ne s’estompe pas. Bien au contraire. « Nous n’avons pas d’argent à donner, mais nous avons un toit. La seule solution pour agir à notre niveau, c’est d’offrir ce dont ces jeunes ont le plus besoin : un lit et de quoi se nourrir », explique cette monitrice-éducatrice de formation. Face à elle, et dans un français très approximatif, Gassim baragouine quelques mots de reconnaissance à son adresse, conscient des ajustements que sa présence impose au quotidien. « Il souffre d’un syndrome post-traumatique et a un besoin crucial d’être suivi, tant du point de vue social que médical. Le problème, c’est que c’est à moi d’endosser le rôle d’éducateur et de tuteur, car les pouvoirs publics ont décidé qu’il ne pouvait pas y avoir droit par la voie légale », enrage-t-elle. L’absence d’encadrement social soulève aussi bien des interrogations du côté des hébergeurs. « Nous ne sommes pas des professionnels du secteur. Or nous accueillons des jeunes qui sont démolis. Si les familles d’accueil sont prévenues que nous n’avons pas réponse à tout, il faudrait pouvoir se tourner vers un tiers compétent », pressent Dominique. Une attente qui a toutefois peu de chance d’aboutir au vu des propos tenus au Département : « Notre compétence régalienne, ce sont les mineurs. Il n’est donc pas de notre ressort de superviser les citoyens qui hébergent des migrants reconnus majeurs, aussi généreuse soit leur démarche », coupe court Fabienne Padovani, qui se dit cependant sensible au sort incertain de ces migrants.

Garde partagée

Pour tenir le coup, les hébergeurs se sont organisés. Chaque trimestre, des réunions permettent aux familles d’échanger leurs pratiques. Un compte Facebook fermé est également à leur disposition s’ils ont une question, un doute ou besoin d’une oreille attentive. La grande majorité des bénévoles fonctionnent sur le mode de la « garde partagée ». A l’instar de Bénédicte, qui, jusqu’à il y a quelques semaines, logeait Daouda une semaine sur deux et une partie des vacances, tandis que Denis et Gaëlle prenaient le relais le reste du temps. « La garde partagée me convenait bien car je m’absentais régulièrement à Paris et je n’étais pas chaude à l’idée de laisser Daouda seul, détaille-t-elle. Lui-même ne le souhaitait pas, d’ailleurs. » Si le jeune Guinéen passe désormais le plus clair de son temps dans cette maison cossue à deux pas du centre de formation où il suit son CAP, il continue de se rendre fréquemment dans sa « co-famille ». Pour Gwenola, qui a hébergé Alpha une semaine sur quatre de février à août 2017, ce choix de partager la garde évite bien des frustrations : « Accueillir un jeune à plein temps, c’est très difficile. On a aussi un quotidien à gérer et on n’est pas toujours conscient de l’investissement que cela représente, témoigne cette professeure d’arts plastiques. Dans notre cas, il a fallu que de fortes tensions apparaissent entre nous pour qu’on réalise qu’on avait besoin de souffler. » Au collectif, on conseille également aux hébergeurs d’opter pour cette formule : « L’idéal est de fonctionner à plusieurs familles pour faire une rotation et offrir un cadre bienveillant aux hébergés. Le fait d’avoir plusieurs interlocuteurs, plusieurs schémas familiaux aide à la prise de recul », appuie Nathalie, qui est bien placée pour savoir que le surinvestissement est un écueil dans lequel il est facile de tomber. « Ces ados ne sont pas venus pour trouver une famille ou pour qu’on les aime. Certains hébergeurs ont des attentes trop fortes envers le gamin, qui se sent obligé de surjouer pour ne pas être remis à la rue », constate-t-elle.

La majorité et après ?

Or, la rue, ils feraient tout pour ne pas y retourner. Que se passe-t-il quand l’hébergé devient majeur ou que sa demande de recours est refusée ? Si le département prévoit un accompagnement des MNA au-delà de leurs 18 ans grâce au contrat « jeune majeur », le flou reste total sur l’avenir de ces « mijeurs » hébergés. D’autant que la charte de l’hébergeur solidaire ne le lie que durant la période de recours. « Dans les faits, aucune famille bénévole n’est capable de remettre un jeune à la rue sous prétexte qu’il est majeur de quelques jours », assure Dominique. Alors on fait du cas par cas. Nathalie espère beaucoup que Gassim obtiendra une carte de séjour pour étranger malade. Daouda, lui, préfère attendre d’être en bac pro avec une promesse d’embauche à la clé pour tenter à nouveau d’obtenir des papiers et rester en France. Alpha, de son côté, a finalement été reconnu mineur et a rejoint le système d’aide sociale à l’enfance. La mission de Nolwen, son hébergeuse, s’arrête là, mais les liens ne sont pas pour autant coupés puisque l’adolescent revient tous les quinze jours déjeuner chez elle.

L’accueil des MNA en chiffres

En 2017, 1 500 jeunes se sont présentés à l’Aemina.

Environ 50 % sont reconnus mineurs.

Par mois, 500 jeunes sont reconnus mineurs et 100 sont en cours d’évaluation.

70 % viennent d’Afrique de l’Ouest.

95 % sont des garçons.

20 % des jeunes pris en charge par l’ASE sont des MNA.

180 jeunes se sont présentés en recours en 2017 et 80 ont obtenu la minorité.

Un département exemplaire ?

En septembre 2015, et pour faire face à l’urgence de trouver des places supplémentaires pour héberger les enfants et adolescents étrangers non accompagnés, le département de Loire-Atlantique lance un dispositif expérimental et inédit visant à confier l’accueil des jeunes étrangers à des familles volontaires. Vingt jeunes âgés de 15 à 17 ans sont actuellement accueillis dans ce cadre à temps plein ou partiel (week-end et vacances). Les familles sont indemnisées à hauteur de 16,60 € par jour pour couvrir les frais divers. Le mineur reste sous la responsabilité du conseil départemental et il bénéficie d’un accompagnement permanent par les services de la protection de l’enfance du département. « On a fait le choix de solliciter l’action citoyenne pour faire connaître la réalité que le département affronte », explique Fabienne Padovani, vice-présidente Familles et protection de l’enfance. Une initiative qui est applaudie par les associations qui y voient une brèche vers une prise en charge plus globale des migrants. « En développant ces formes d’accueil avec la société civile, les millions que les départements dépensent actuellement en nuitées d’hôtels pourraient être réaffectés pour financer, par exemple, des contrats jeunes majeurs pour consolider le parcours d’intégration de ces jeunes et éviter d’en faire des sans-papiers le lendemain de leurs 18 ans », confie une militante préférant rester anonyme. L’expérimentation devrait se poursuivre en 2019 avec le lancement en septembre 2018 d’une campagne de recrutement pour rechercher de nouveaux particuliers volontaires. Deux autres départements, la Meurthe-et-Moselle et le Pas-de-Calais sont également actuellement en phase de test de l’accueil solidaire. Une goutte d’eau dans un océan.

Notes

(1) L’évaluation sociale de la minorité et de l’isolement des jeunes se déclarant mineurs non accompagnés. Formation CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale) – ENPJJ (Ecole nationale de protection judiciaire de la jeunesse).

(2) Chiffres fournis par la juge coordinatrice.

(3) « Les modes d’accueil adaptés aux mineurs non accompagnés : face à l’urgence, des départements innovent. Enquête réalisée par l’Odas et présentée le 29 janvier 2018.

Reportage

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