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L’ombre et le miroir

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Depuis 1998, l’association L’Ange bleu crée des groupes de paroles mettant face à face des pédophiles et des victimes. Une rencontre inattendue, dont l’objectif est d’éviter le premier passage à l’acte ou la récidive.

« J’AVAIS 8 ANS QUAND MON COUSIN ET MOI avons commencé à nous toucher. A 18 ans, je n’étais pas ouvert aux adultes, je ne pouvais pas avoir de relations normales avec quelqu’un de mon âge et j’avais envie de jouer avec des plus petits. J’ai entrepris de faire de la guitare pour me réfugier dans ma bulle et je suis devenu professionnel pour me protéger de cette différence, pour que l’on ne me demande pas de justifier cet isolement. » Si Laurent(1) est venu se confesser dans un groupe de paroles, ce samedi après-midi, c’est parce qu’il a peur de franchir le Rubicon. En plein naufrage émotionnel, il cherche le moyen de ne pas se laisser déborder par ses pulsions. Les profils de ses pairs, réunis autour de la table, ont de quoi surprendre. L’assemblée se compose d’une petite dizaine de personnes, des pédophiles et des victimes, qui écoutent les récits de chacun en lui prêtant une oreille attentive. D’origines et de classes sociales diverses, impossible de savoir qui est qui avant que chaque protagoniste ne se présente. Curieusement, le malaise n’est palpable que chez les observateurs extérieurs, des journalistes venus s’intéresser à la démarche, qui s’étonnent de voir « loups » et « brebis » deviser ensemble.

La rencontre a lieu à Bry-sur-Marne (Val-de-Marne), dans la demeure cossue et confortable de Latifa Bennari, fondatrice de L’Ange bleu. Une association née, selon cette dernière, « du constat d’un manque flagrant de structures d’écoute et de soutien psychologique pour les pédophiles ». Un travail de prise en charge à temps plein, symbolisé par l’oreillette qui ne la quitte jamais et porté par un militantisme découlant de son histoire personnelle. Victime d’un pédophile de ses 6 ans à ses 14 ans, elle doit son salut au déménagement de sa famille, qui quitte le Maroc pour l’Algérie. Quand la jeune femme rencontre une autre victime du même agresseur, elle la pousse à dévoiler l’affaire. « Avec le bouche-à-oreille, j’ai ensuite été sollicitée par des adolescents ou des adultes. J’ai commencé ainsi, très jeune, à mettre en perspective leurs parcours avec le mien. Quand je suis arrivée en France, on était en pleine affaire Dutrou. Le discours ambiant était que seule la répression pouvait éviter la récidive et permettre à une victime de se réparer », se souvient-elle.

Parfois, « juste comprendre »

En 1998, encouragée par le maire de sa commune après son intervention dans une école pour éviter le « dérapage » d’un instituteur, elle crée L’Ange bleu. L’association est initialement tournée vers la prise en charge des pédophiles, mais Latifa Bennari reçoit très vite des demandes de victimes « qui ne veulent pas forcément aller en justice, juste comprendre », et décide de les intégrer à ses groupes de paroles. Chacun peut venir y raconter son histoire, écouter, demander ou accorder un pardon.

A son tour, Sophie raconte : « Je suis venue la première fois à L’Ange bleu parce que j’avais de la colère. Mon père, qui m’avait abusée plusieurs fois dans le noir, venait d’être mis en garde à vue, raconte à son tour Sophie. J’ai eu conscience de cet abus assez rapidement, et je n’ai pas accepté cette intrusion. » Malheureusement, quand la fillette tente, dans un premier temps, d’expliquer la situation à sa mère, celle-ci ne la prend pas au sérieux. La dénégation s’étend alors à elle qui, ne pouvant s’en prendre à son père, se met à blâmer son frère. Un cas de déni familial fréquent, et qu’il n’est possible d’appréhender de l’extérieur que grâce au témoignage des victimes – tel celui de la comédienne Andréa Bescond dans sa pièce Les chatouilles, mise en scène en 2014. Khaled, lui aussi victime d’agression sexuelle, vient apporter son expérience de la double peine. « A l’époque où je voulais obtenir des papiers, j’ai rencontré un prêtre, mais je parlais mal le français et, au lieu de lui demander si je pouvais avoir un “droit” pour être français, je lui ai demandé si je pouvais avoir un “doigt”… Il m’a alors fait rentrer dans une chambre avant de m’enlever mon short et de me mettre un doigt. » La famille de Khaled ne reconnaît pas l’agression, couverte par le milieu catholique de son lieu d’habitation, et lui demande de s’expliquer. Pire, le prêtre le fait passer pour un transsexuel auprès des autres adolescents. Le jeune homme doit alors faire face à un harcèlement quotidien, dont l’adulte qu’il est devenu avoue qu’il se poursuit encore aujourd’hui.

« J’ai tout dit à ma famille »

Après avoir entendu cette histoire, Sophie se demande, bouleversée, comment elle a pu avoir de l’empathie pour son agresseur qui, après avoir abusé d’elle, s’en est pris à sa cousine avant de tenter d’embrasser la petite-fille des voisins. De quoi réveiller son traumatisme. Sophie décide alors de parler à son père : « Je me disais qu’on ne devient pas comme ça par hasard. » Après la discussion, elle ira, néanmoins, à la police avec lui « main dans la main ». La justice le condamnera. « Il est en prison depuis dix-huit mois et j’ai interdiction de le voir, souligne-t-elle. Pour moi, ça a été une violence de plus, car le travail que l’on avait commencé à faire n’a pu aboutir. Je voulais qu’il me raconte son histoire. »

Après un léger silence, Sophie sourit en glissant à un autre membre du groupe de paroles : « Il est troublant d’en parler en face de toi. » Et pour cause. Antoine, pédocriminel incestueux et presque complice de son père, est assis face à elle. « La boîte de Pandore s’est ouverte à la naissance de ma fille, révèle-t-il. Je la transformais en objet de désir en la désincarnant, il fallait qu’elle soit non consciente lors des abus. » Des attouchements qu’il décrit comme une forme d’addiction, accentuée par le stress ou l’anxiété. Après avoir essayé de protéger sa fille de ses pulsions grâce à un lit superposé, il transpose ses agissements sur son fils. Antoine finit par tout avouer à un thérapeute, qui le menace d’un signalement pour le forcer à en parler à sa femme : « Je commençais à m’en prendre à mes neveux, c’était le début de la prédation. Grâce à ma femme, j’ai pu le dire à la famille, aux amis. J’ai quitté le foyer, je me suis battu. » En regardant ses mains qui s’agitent nerveusement, Antoine exprime à l’évidence ce qui lui coûte encore de formuler : « Je suis le miroir de Sophie, je suis son père dans la chambre plongée dans le noir. En l’écoutant, j’ai compris que ma fille était consciente et qu’elle savait, alors que je pensais qu’elle dormait. » Emue, Sophie lâche : « C’est ce que j’aurais voulu avec mon père, l’entendre parler. »

Créer un électrochoc

Cette méthode des « miroirs » est ce qui fait la fierté de Latifa Bennari. Avant chaque session, le plan de table est étudié minutieusement pour établir des ponts entre des histoires, avec des protagonistes différents mais des trames qui se téléscopent. « Antoine se projette dans l’avenir de sa fille en voyant Sophie, et elle aurait voulu que son père ait le même état d’esprit », détaille la présidente de L’Ange bleu. Si un pédophile l’appelle parce qu’il a peur de passer à l’acte, elle lui propose de rencontrer des personnes qui résistent. Une exception, cependant : « Quand la personne a peur de devenir pédophile, même si elle n’a aucun désir envers les enfants, mais parce qu’elle ne veut pas reproduire une agression sexuelle vécue dans l’enfance, je ne l’invite pas car cela pourrait amplifier sa problématique. » Le procédé peut en désarçonner certains : « J’arrive à ressentir de l’empathie pour vous », constate Magalie, qui s’est réfugiée dans la prise de poids pour échapper aux violences sexuelles de son beau-père. Et d’ajouter : « Vous êtes des personnes normales, ça me fait peur par rapport aux personnes que je rencontre. A qui peut-on faire confiance ? C’est une question que je me pose à chaque rencontre amoureuse. » Antoine le concède : « Ça fait partie de la colère de ceux qui m’entourent. L’ignorance permet d’être insouciant. Désormais, mon frère se méfie de ses amis proches. Mais vaut-il mieux faire face à sa part d’ombre ou rester caché ? A L’Ange bleu, on prend un grand coup de poing dans le ventre, ça rend les choses réelles. »

Une réalité souvent relatée ici avec des mots bruts, simples, qui décrivent sans détour la violence des actes. Comme ceux de Dorian, qui se rappelle d’un homme qui l’emmenait chez lui sous prétexte d’un cadeau, avant de « mettre sa bite dans mon cul et d’éjaculer. C’était le même bruit que quand on brise un double vitrage, la frayeur en plus. » Pour les pédophiles présents, l’électrochoc peut être salvateur. Cela a été le cas pour Maxime, ancien consommateur d’images pédopornographiques : « L’idée de trouver quelque chose de spécial était excitante. J’ai continué en sachant que je pouvais dévaster ma famille, je n’ai pas demandé d’aide. Maintenant, je sais ce qu’il y a derrière ces vidéos. Entendre ces témoignages crus m’a fait prendre conscience de la souffrance des enfants et de ma responsabilité. » Antoine, en attente de son procès après s’être livré lui-même à la justice, se dit soulagé aujourd’hui : « La crainte du signalement quand j’essayais de me faire aider était comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Ça voulait dire la tôle, plus de travail, et ne plus pouvoir mettre mes enfants à l’abri du besoin en les aidant à se réparer. »

Plusieurs psychiatres et psychothérapeutes, et même des sexologues, séduits par la méthode inédite de L’Ange bleu, ont contacté l’association pour intégrer la liste des professionnels référents qu’elle propose sur son site. Inès Gauthier, psychologue, en fait partie. Elle voit ses groupes de parole comme « un sas pour les personnes qui ont peur de s’engager dans une thérapie, un espace de non-jugement et de verbalisation. Quand le fantasme est verbalisé, il diminue de moitié. En remontant dans la parole, il s’extériorise et le corps a moins besoin de vivre les pulsions qu’il ressent. » Et côté victimes ? « Cela peut enclencher un processus de justice restaurative », assure-t-elle.

Ces moments d’échanges informels entre les uns et les autres sont aussi l’occasion d’une réflexion plus généralisée sur la prise en charge de la pédophilie. « En apprenant l’affaire de la petite Angélique, j’étais abasourdie, comme tout le monde. Est-ce que ça aurait pu être différent si l’assassin avait été suivi ? », questionne Sophie. Autre interrogation : l’accentuation de la répression est-elle le meilleur moyen d’éviter le passage à l’acte ? Latifa Bennari aborde franchement le sujet : « La souffrance des pédophiles est inaudible parce qu’elle est politiquement incorrecte, alors que certains d’entre eux souffrent avant ou après le passage à l’acte. C’est ceux-là qu’il faut aider. »

Politiquement incorrect

Fruit de son expérience, elle distingue, en effet, trois profils différents. Le premier est l’« actif », toujours prêt à passer à l’acte. « C’est ce qui caractérise mon agresseur et celui qui est dépeint par la majorité des médias comme un monstre, un égocentrique, un prédateur, un manipulateur… Or il y a aussi, parmi eux, des gens paumés qui dérapent », pointe l’ex-victime. Ces « paumés », ce sont les pédophiles « passifs », selon elle, qui ne passent pas à l’acte de manière assumée mais avec la combinaison de plusieurs facteurs, souvent de façon incontrôlée. Et Latifa de raconter qu’elle a tenté, à 20 ans, d’intervenir auprès d’un homme qui n’avait pas le profil de son agresseur, chez qui elle ne décelait pas de dangerosité, pour lui expliquer qu’une petite fille avait peur de lui : « Il a pleuré en disant qu’il ne la toucherait jamais et qu’il l’aimait. C’était un passif en grande souffrance qui se demandait comment faire pour résister. Notre dialogue lui a permis de comprendre qu’il faisait du mal, et ainsi de construire des garde-fous. » Enfin, elle évoque les pédophiles « abstinents », qui ont fait le choix de ne pas avoir de relations sexuelles avec un enfant mais qu’il ne faut pas laisser à l’abandon, au risque qu’ils se transforment un jour en criminels. Ces deux derniers profils lui font considérer la pédophilie comme une déviance plutôt qu’une maladie.

Un débat compliqué, voire un faux débat. Selon le psychiatre Jean-Pierre May, il n’y a justement pas de profil type : « Un tiers des pédophiles ont subi une agression sexuelle dans leur enfance et, comme pour le reste de la délinquance, un événement déclenche le passage à l’acte. La pédophilie n’est ni une déviance ni une maladie, mais une paraphilie. C’est-à-dire, un choix d’objet sexuel fixé sur des enfants qui se greffe sur une structure de personnalité. Toutes les pathologies sont donc possibles. Le problème, chez le pédophile, c’est qu’il n’a aucune conscience de la souffrance de l’enfant. La démarche de L’Ange bleu est bonne si elle arrive à faire naître de l’empathie, pouvant créer l’inhibition. Mais la plupart des pédophiles que je suis se racontent des histoires et me disent que l’enfant a aimé ça autant qu’eux. » Ces difficultés de compréhension se retrouvent, selon lui, dans la prévention de la récidive : « Seul un pédocriminel sur sept est concerné, mais les grilles prédictives marchent aussi bien qu’un lancer de dés. Pour certains, la castration chimique est la seule solution », estime le médecin.

Bientôt une ligne d’écoute

Mais comment empêcher le premier passage à l’acte ? De l’aveu d’Inès Gauthier, les solutions alternatives sont rares : « C’est l’absence de lieu de prise en charge et la crainte d’être persécutées qui, paradoxalement, rend ces personnes dangereuses, puisqu’elles peuvent un jour être débordées par leurs pulsions. » Néanmoins, outre L’Ange bleu, la Fédération française des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (FFCRIAVS) propose un dispositif d’écoute et de prise en charge sur une grande partie du territoire. Elle a également annoncé la mise en place, en mars 2019, d’un numéro vert avec, au bout du fil, des professionnels spécifiquement formés qui orienteront les personnes vers des centres de soins adaptés. « Il s’agit d’aider les pédophiles avant qu’ils ne passent à l’acte, qu’ils n’agressent des enfants ou même qu’ils ne consultent la moindre image pédopornographique sur Internet », a déclaré son président, le psychiatre Mathieu Lacambre. Face aux réticences liées à la charge émotionnelle qu’elle contient et au tabou qu’elle véhicule, la prévention de la pédophilie est donc en passe de franchir un pas. Même si la France n’en est pas au stade de l’Allemagne, qui ose diffuser des spots télévisés à des heures de grande écoute expliquant qu’un pédophile n’est pas un criminel et qu’il faut consulter pour éviter la tentation de passer à l’acte.

Notes

(1) L’Ange bleu : tél. 0684977239 – www.ange-bleu.com.

Reportage

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