Recevoir la newsletter

“On n’a pas envie de retourner au placard”

Article réservé aux abonnés

Ouvrir une Maison de la diversité pour accueillir les seniors LGBT, telle est l’ambition de Stéphane Sauvé, ex-directeur d’Ehpad. Une alternative à la maison de retraite classique qui a déjà fait son chemin dans d’autres pays européens et aux Etats-Unis, mais qui peine encore à voir le jour en France, où 65 % des homosexuels vivent seuls.

« TOUTES LES PERSONNES ÂGÉES SONT-ELLES PRÉSUMÉES HÉTÉROSEXUELLES ? », ironise Stéphane Sauvé. Agé de 47 ans, cet ingénieur de formation d’origine basque n’hésite pas à faire un brin de provocation pour présenter son projet : l’ouverture à Paris d’une Maison de la diversité pour seniors LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) autonomes. L’idée lui est venue après avoir passé deux ans à la tête de deux Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) en Ile-de-France. « C’est un métier passionnant, mais je veux m’occuper des gens autrement que derrière un bureau », pointe-t-il, avant d’avouer : « Je suis anxieux de nature et le directeur d’un Ehpad est au cœur de tous les mécontentements. Il n’y a pas assez de moyens, de temps, d’innovation… » Pourtant, Stéphane Sauvé avait essayé d’être inventif. C’est lui, par exemple, qui assurait le service à l’occasion des repas qu’il avait initiés entre résidents et soignants. Mais, un beau matin de janvier 2017, il décide de tout arrêter et de changer sa vie pour, dit-il, « changer celle des autres ». Il entame alors une reconversion professionnelle et se met à rencontrer des incubateurs de start-up (La Ruche, Ticket for Change, MakeSense…) spécialisées dans l’entreprenariat social. Et c’est le déclic : « Je suis gay et je me demande comment je vais vieillir. En essayant de répondre à cette question, je me suis dit qu’il fallait créer un lieu spécifique à dimension humaine, bienveillant, social et solidaire. Tous les seniors LGBT ont été marqués par les discriminations et ont peur de revivre ça en maison de retraite. On n’a pas envie de retourner au placard », revendique l’ancien directeur d’Ehpad qui a débuté sa carrière chez Bouygues et pratiqué le bénévolat avant de s’orienter vers le secteur de l’aide à la personne.

Le modèle berlinois

Mais, à la différence des Etats-Unis et d’autres pays européens, aucune maison de retraite dédiée aux homosexuels n’existe en France. Pour affiner son concept, Stéphane Sauvé va s’inspirer de la Maison des Babayagas, un habitat participatif créé par des féministes il y a quatorze ans, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), qui accueille une vingtaine de femmes de plus de 60 ans, et, surtout, de la Lebensort Vielfalt, première maison multigénérationnelle pour hommes et femmes homosexuels, inaugurée en 2011 à Berlin. L’établissement reçoit aujourd’hui une vingtaine de seniors gays dont 8 sont dépendants, 4 lesbiennes et 5 jeunes à orientation sexuelle diverse. Le succès est tel que 400 personnes sont inscrites sur liste d’attente et que deux autres structures identiques doivent ouvrir leurs portes d’ici à 2020. De quoi faire rêver le promoteur de la Maison de la diversité. Un projet collaboratif construit avec un groupe d’une soixantaine de premiers contributeurs, surnommés « Les Audacieuses et les Audacieux » et membres de la start-up Rainbold Society, fondée par Stéphane Sauvé, en référence au « Rainbow Flag », le drapeau arc-en-ciel, symbole de la communauté et de la fierté LGBT.

« Circulez, il n’y a rien à voir »

Pour le nouveau startupper, la Maison de la diversité relève avant tout d’un état d’esprit et d’un choix de vie dans un contexte exempt d’homophobie. « La vie quotidienne d’un senior LGBT ne doit poser aucun problème, ni à l’entourage, ni au voisinage. En gros, c’est circulez, il n’y a rien à voir ! Si on a envie de tenir la main de son copain ou de sa copine de 80 ans ou de l’embrasser sur la bouche dans le couloir de l’établissement, cela ne doit pas faire jacasser les autres pensionnaires. Déjà, à mon âge, il y a des regards, alors plus vieux… » Et de se souvenir d’une anecdote qui l’a marqué quand il était encore directeur d’Ehpad : « Un matin, je me trouvais dans la chambre d’un nouveau résident quand une aide-soignante est entrée et lui a demandé, au milieu de la conversation, qui était la personne sur la photo sur sa table de nuit. Il a répondu un peu gêné que c’était un cousin mais deux jours après, il avait fait disparaître la photographie. J’ai su plus tard qu’il s’agissait de son compagnon décédé. » La Maison de la diversité comptera 24 logements à louer et accueillera 80 % de seniors LGBT et 20 % de personnes de moins de 60 ans et/ou « hétéro friendly ». Chaque résident devra prendre soin des autres. A commencer par de petites attentions : vérifier que les volets du voisin sont ouverts, qu’il a bien pris les cachets de son pilulier… Les colocataires pourront faire la cuisine et manger ensemble au moins deux ou trois fois par semaine. Pour éviter de rester entre soi, la maison sera également ouverte aux riverains qui pourront participer à des activités… « Le lien est l’antidote à la dépendance », résume Stéphane Sauvé.

Pour l’heure, il est à la recherche de financements et d’un modèle économique. La ville de Paris s’est montrée intéressée. Signe du temps : une charte récente oblige le personnel de ses Ehpad à être formé à la prise en charge des personnes LGBT. Autre encouragement : en mars dernier, Stéphane Sauvé a été le lauréat du prix de la Silver Economy dans la catégorie « Hébergement collectif ». Il a aussi été sélectionné pour intégrer le programme de formation « Start Up » proposé par Antropia, créé en 2008 par la chaire « innovation et entreprenariat social » de l’Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) de Cergy-Pontoise. « Tous mes interlocuteurs trouvent mon projet génial, se réjouit-il, mais je n’ai pas encore un centime. » Surtout, il y a une question que tout le monde lui pose et qui agace Stéphane Sauvé : le risque de communautarisme ? « Pourquoi faudrait-il ne plus vivre aux côtés des personnes avec lesquelles on a choisi d’être plus jeune ? », répond-il. Un vrai sujet : sur plus de 1 million de seniors LGBT en France, 65 % d’entre eux vivent seuls et 10 % seulement ont des enfants. « Leur problématique n’étant pas prise en compte, ils deviennent invisibles aux yeux de la société qui finit par considérer qu’ils n’ont aucun besoin particulier. Cela peut générer de la souffrance et de l’exclusion, car même si les mentalités ont évolué par rapport à l’homosexualité, ce n’est pas gagné. » En Espagne, le message de Stéphane Sauvé est passé : la première maison de retraite LGBT publique vient d’ouvrir à Madrid.

Fondateur de Rainbold Society

et lauréat du prix Silver Economy de la meilleure initiative « Hébergement collectif », cet ex-directeur d’Ehpad compte ouvrir la première maison de retraite pour seniors LGBT à Paris en 2022.

Site : www.rainbold.fr

Portrait

S'abonner
Div qui contient le message d'alerte
Se connecter

Identifiez-vous

Champ obligatoire Mot de passe obligatoire
Mot de passe oublié

Vous êtes abonné, mais vous n'avez pas vos identifiants pour le site ?

Contactez le service client 01.40.05.23.15

par mail

Recruteurs

Rendez-vous sur votre espace recruteur.

Espace recruteur