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Un toit pour rebondir

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Grâce à des dons, l’association nantaise Toit à Moi achète des appartements pour aider les personnes sans abri à se loger. Puis elle les accompagne dans un long processus de reconstruction. Un travail tout en finesse, en dehors des sentiers battus, pour rebondir vers une nouvelle vie.

JEUDI, 10 H 30. ENTRE LES CASSEROLES ET LES TUBES qui passent à la radio, Serge est à fond : « J’adore la cuisine, c’est ma passion ! », lance ce Marseillais d’origine, âgé de 50 ans, en swinguant au rythme de la musique. Ce matin, comme tous les jours, il prépare le déjeuner pour l’équipe de Toit à Moi, une association nantaise qui achète des appartements pour loger des personnes sans abri. Serge, qui fait partie des bénéficiaires depuis dix-sept mois, est un peu stressé. « C’est un gros service aujourd’hui, mais je mets un point d’honneur à ne jamais faire les mêmes plats. » Ce midi, ce sera crudités variées, poulet, pommes sautées et semoule. Tout en dressant ses plats, Serge – qu’ici l’on surnomme « Sancho » à cause de son tempérament fougueux – raconte : « Je me suis séparé de ma femme en 2011, et tout s’est écroulé. Je travaillais en intérim, mais comme j’étais très mal, je dépensais mon argent. A force, je me suis endetté et j’ai fini par vivoter et dormir dans des cages d’escaliers. C’est un employeur qui m’a parlé de Toit à Moi. J’étais au bout du rouleau. L’association m’a payé trois nuits d’hôtel. Cela m’a beaucoup touché, je ne pensais pas que l’on puisse faire ça pour moi. »

Aujourd’hui, Serge a un contrat à durée déterminée avec l’association de trente heures par semaine pour faire les repas du midi, ce qui lui rapporte « un petit salaire sympathique » comme il dit, et il habite dans un studio dont celle-ci est propriétaire, non loin du centre-ville de Nantes. « Mon appartement est super, le quartier aussi, les voisins sont gentils », s’enthousiasme-t-il. Lumineux, le logement donne sur un petit jardin où se dresse un immense palmier. Cuisine aménagée, canapé-lit, lave-linge, parquet, cartes postales de Marseille au mur… L’essentiel y est, y compris la télé. « La télé, c’est ma compagne, sans elle, je meurs », souligne-t-il, avant de lâcher : « Ma fille me manque, je ne la vois plus, elle a 10 ans. »

Logement solidaire

Toit à Moi a vu le jour en 2007 à l’initiative de Denis Castin. Agé de 45 ans, un look d’adolescent, celui qui se définit comme « assez allumé » se passionne pour l’acoustique musicale et les gens. « Depuis que je suis petit, je suis indigné de voir des personnes dormir dans la rue. Je ne comprends pas que la société les laisse de côté. » C’est en 2006, alors qu’il est conseiller en création d’entreprise auprès de demandeurs d’emploi, que cet ingénieur de formation a le déclic : « J’étais dans un café à Nantes quand un homme est venu me demander une pièce. Je me suis dit que si nous étions plusieurs à donner, on pourrait peut-être lui trouver un toit, et j’ai commencé à réfléchir à la somme qu’il faudrait. » Denis Castin parle de son idée à son collègue Gwen Morvan, qui lui dit « banco ! ».

Le principe de Toit à Moi – qui, au départ, a failli s’appeler « 1+1+1 »  – est simple : rassembler des citoyens qui vont donner à l’association 20 € en moyenne par mois (soit 5 € après la déduction fiscale de 75 %) pendant cinq ans pour acheter un appartement qui permettra à une personne démunie d’avoir un toit. « On a eu envie de s’inscrire dans le durable, signale Denis Castin. Les dons permettent de rembourser l’emprunt et l’association est propriétaire, c’est une force. » Néanmoins, les débuts n’ont pas été faciles. Les cofondateurs avaient imprimé 5 000 flyers qu’ils ont distribués autour d’eux et dans les lieux publics. Mais, à part leurs proches, les versements se font rares. Du coup, difficile de convaincre les banques de leur faire crédit. « Ça a été compliqué », se souvient Denis Castin. Finalement, la Nouvelle Economie fraternelle (NEF), une coopérative financière engagée dans des projets sociaux et éthiques, leur fait confiance. Et, en 2008, l’association acquiert son premier logement pour environ 75 000 €. Il abritera une femme battue envoyée par le Samu social après avoir passé deux mois dans la rue.

Aujourd’hui, l’association possède 19 appartements, à Nantes mais aussi à Bordeaux et à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne), où elle a des antennes. Elle devrait en acquérir un de plus d’ici la fin de l’année et ouvrir deux autres relais à Rennes et à Tours. Pour trouver des logements en dessous du prix du marché (des T1bis ou T2, tous situés en ville afin de favoriser la mixité sociale), Toit à Moi passe par des agences immobilières, le site Leboncoin, le bouche-à-oreille… Les locataires y restent en moyenne trois ans. « La durée dépend du parcours de chacun, nous n’avons pas d’ a priori, précise Denis Castin. Quand quelqu’un va mal, il va mal. Il ne faut pas le lâcher. »

« On se sent bien ici »

Guillaume, 41 ans, ne songe pas encore à partir : « Je commence tout juste à ressentir du bien être, ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. On se sent bien ici. » Informaticien en banlieue parisienne, il a plongé à la suite du décès d’un être cher. « J’ai perdu mon boulot et je me suis retrouvé sans ressources. J’avais du mal à payer mon loyer et je faisais les poubelles pour manger. Je n’arrivais pas à demander de l’aide, sans doute de la fierté mal placée », glisse-t-il. Au bout de quatre ans de galère, un bénévole du Secours catholique l’oriente sur le responsable de Toit à Moi à La Ferté-sous-Jouarre. Il a déménagé à Nantes depuis mars 2017 : « Ma famille habite La Baule [Loire-Atlantique]. Je ne la vois plus mais j’avais envie de me rapprocher de la mer. Par chance, il y a eu une opportunité de logement ici. » Depuis qu’il est arrivé, Guillaume est embauché à mi-temps par l’association, en contrat de réinsertion. Il fait du bricolage et des petits travaux dans les appartements. Pour les équiper, il récupère aussi des ordinateurs qu’il remet en marche.

Le plus souvent, les bénéficiaires sont dirigés vers Toit à Moi par les structures d’urgence et les associations de terrain. Ils doivent avoir un degré d’autonomie suffisant pour habiter seuls et adhérer au projet d’accompagnement. Car si le logement procure un socle de sécurité, il ne suffit pas. « Entre le troisième et le sixième mois, les personnes nous disent souvent : “Vous me logez, j’ai rouvert des droits, pourtant, je ne vais pas bien”, assure Hélène Menanteau, qui coordonne le développement social du dispositif et les accompagnants des différentes antennes. « On ne peut pas faire l’impasse du pourquoi ça ne va pas. C’est un travail très lent. Plus les traumatismes sont profonds, plus c’est complexe. On a un comportement très humble », commente-t-elle.

Cette ex-Parisienne sait de quoi elle parle : cela fait vingt-cinq ans qu’elle s’occupe de publics en grande précarité. Il faut les aider dans les démarches administratives, mais pas seulement. « Avec les gens qui ont connu la rue, il y a un petit morceau du puzzle à ajuster chaque jour. C’est du sur-mesure. Un peu comme en médecine chinoise, il faut prendre le pouls et écouter autant ce que les personnes disent que ce qu’elles ne disent pas, affirme Hélène Menanteau. On marche avec la personne dans son désert car la souffrance engendre un rythme particulier. » Ici, ni jugement ni science exacte ni protocole trop normatif. « On n’a pas une position de psy ou d’éducateur, mais d’amitié. On est dans un degré de sincérité optimale. Les gens de la rue ont une très grande authenticité, et nous aussi. J’ai eu les larmes aux yeux en face de certains bénéficiaires, raconte-t-elle. Mon travail consiste à accompagner une personne dans ses besoins et son accès aux droits, bien sûr, mais aussi dans ses émotions. Les termes de “juste distance” utilisés dans le travail social me font bondir, je parle plutôt de “juste proximité”. »

Retrouver l’estime de soi

Un positionnement subtil, qui convient parfaitement à Michel. « L’accompagnement, ici, c’est avec un grand A. Il y a une vraie écoute. Je m’y retrouve sur le plan psycho-affectif et celui des valeurs. J’ai le sentiment d’avancer, de retrouver de la confiance en moi. Quand on a touché le fond, c’est essentiel », témoigne cet ancien cadre commercial de 54 ans. Burn-out professionnel, une première séparation, puis une seconde : « J’habitais chez ma compagne, donc j’ai dû partir. Mais avec juste le RSA, il est impossible de trouver un logement. » Pendant un an et demi, Michel a dormi sur un parking de Nantes. C’est un contact de Toit à Moi qui l’a découvert par hasard et a organisé un rendez-vous. Deux jours plus tard, il était dans un appartement, au premier étage d’un immeuble ancien. Il l’avoue, au début, cela n’a pas été évident : « J’ai mis beaucoup de temps à me réadapter aux gestes du quotidien, prendre ma douche, faire la cuisine, le ménage… » Afin qu’ils se sentent chez eux, tous les bénéficiaires participent au loyer. Chaque mois, Michel paie 18 € de sa poche, le reste est assuré par l’APL (aide personnalisée au logement).

Dans la semaine, sont proposés des cours de tai-chi, de yoga, de danse (en partenariat avec le Centre chorégraphique national de Nantes), des ateliers d’expression graphique et artistique, des sorties culturelles, des balades en forêt… « On ne fait pas de l’animation de consommation. Il faut que cela ait un sens, on est dans un objectif de bien-être », stipule Margot Gomard, en stage d’animation sociale jusqu’en 2019. Un bien-être vers lequel les bénéficiaires ont du mal à se laisser aller, tant ils ne l’ont pas ressenti depuis longtemps. Un psychologue vient également à l’association, ainsi qu’une socio-esthéticienne. « Elle fait les ongles, puis masse les mains et, si la personne est prête, remonte jusqu’aux épaules. Mais cela peut prendre des mois, explique Hélène Menanteau. Se reconnecter à son corps, c’est retrouver des sensations et l’estime de soi, porte d’entrée à l’accès aux soins. » Les activités et les postes d’accompagnants sont financés par le mécénat d’entreprise. « Nous recevons quelques subventions des conseils généraux, mais nous ne voulons pas que des fonds publics guident notre manière de faire, ni que l’on nous dise combien d’heures il faut passer par semaine à accompagner les gens, prévient Denis Castin. Nous voulons rester indépendants. » Une liberté qui permet d’innover au cas par cas. Ainsi Michel, qui souhaite retravailler mais dit avoir « un problème d’horaires et de concentration dû à l’inactivité », va bientôt s’immerger dans une entreprise dirigée par un mécène pour évaluer ses capacités. Guillaume, lui, rencontre le thérapeute une fois par semaine, souvent de manière informelle : « La discussion peut avoir lieu autour d’un café, au gré d’une visite dans une salle des ventes ou d’une promenade. Ce n’est pas conventionnel, c’est ce que j’aime. » Autrement dit par Hélène Menanteau : « On est dans le pourquoi pas ! »

La reconstruction passe aussi par le lien social, seule alternative pour rompre l’isolement dont souffre la majorité des bénéficiaires. C’est tout le sens des repas qu’ils peuvent prendre le midi avec l’équipe de Toit à Moi, et que Denis Castin qualifie de « thérapeutiques ». Des déjeuners comme dans une grande famille, qui permettent de prendre la température des uns et des autres, de parler ou juste d’échanger un regard, un geste, de porter une attention… Un moment privilégié pour retrouver du goût aux choses. « Un désir de vie, c’est le plus dur à obtenir, mais quand cela arrive, c’est magnifique », promet Hélène Menanteau.

Ce jeudi midi, une quinzaine de personnes sont assises autour de la table. Une partie des 12 salariés de l’association, quelques bénéficiaires comme Michel et, surtout, beaucoup de bénévoles venus prêter main-forte. En cette fin de matinée, comme tous les quinze jours, ils déchargent les produits de la Banque alimentaire de Nantes que Philippe Arbert est allé chercher en voiture avec son fils pour les ramener au siège de l’association. Chaque locataire de Toit à Moi qui le souhaite peut ainsi acheter deux gros sacs de courses pour un euro symbolique. Intermittent, Philippe Arbert a connu l’association l’année dernière à l’occasion d’un spectacle réalisé pour son dixième anniversaire. « Le témoignage des gens m’a touché et j’ai eu envie de m’investir. Je fais des travaux dans les appartements qui ne sont pas flambant neufs, j’aide à donner des cours de français, j’accompagne de temps en temps une personne dans une sortie, je partage un cinéma… » Xavier Le Bonniec, lui aussi, est bénévole. Après avoir travaillé dans l’informatique pendant douze ans, il est actuellement demandeur d’emploi et va bientôt commencer une formation. « Je cherchais à faire quelque chose qui ait du sens, et je l’ai trouvé ici. » Il vient de refaire le plan de travail – qui était « pourri » – dans la cuisine de Serge, et d’y consolider les étagères. La semaine prochaine, il s’attaquera à celle de Michel.

L’importance du lien

Toit à Moi compte environ 45 bénévoles, dont 25 sur Nantes. Marguerite Maury a été embauchée en 2017 pour les recruter et organiser leur planning. « Je cherche des gens qui aient assez de disponibilité pour pouvoir s’engager sur la durée quelques heures par mois et qui prennent du plaisir à nous donner un coup de main. On utilise les compétences de chacun », pointe-t-elle en rangeant les kilos de denrées de la Banque alimentaire, que l’association paiera en fin d’année à « un tarif solidaire ». Pour Denis Castin, l’apport des bénévoles est précieux : « Ce sont des liens forts, des moments conviviaux, sans contrainte, d’individu à individu… » Michel, qui est chez lui tous les soirs à partir de 18 heures, est bien conscient de cette stimulation : « Les soirées et les week-ends sont un peu plus longs, c’est plus dur. Il n’y a pas l’association et mes revenus ne me permettent pas d’avoir des activités payantes. »

Il est 15 heures, Serge a débarrassé la table. A lui de déjeuner maintenant. Il ne sait pas encore s’il va rester à Nantes, mais grâce à l’aquarelle, qu’il a pratiquée dans le cadre d’un atelier d’art-thérapie, ainsi qu’à la boxe, il se connaît un peu mieux : « A force de manger de la vache enragée, j’ai emmagasiné de la colère. J’ai une carapace, je sais, je n’arrive pas à faire sortir mes émotions. » Allumer une petite étincelle, c’est l’objectif de Toit à Moi, dont le logo représente un cœur dans une maison. « Qu’est-ce qui est le plus important, finalement : la maison ou le cœur ? interroge Denis Castin. Ce qui suscite le changement, ce n’est pas la maison, mais la relation que l’on crée avec la personne. »

Notes

(1) Toit à Moi : 19, rue Eugène-Tessier, 44000 Nantes – Contact@toitamoi.net – Tél. 0953053707 – Site : www.toitamoi.net.

Reportage

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