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Inquiétante enfance devenue « maltraitante »

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C'est parce qu'elle est le symptôme de graves dysfonctionnements sociaux et le miroir d'une société « sur pilote automatique » que la violence des plus jeunes ne peut recevoir exclusivement une réponse répressive. Ni anges, ni démons, les enfants dangereux sont aussi en danger...

Entre sentiments confus renvoyés par « l'opinion publique », faits divers terribles relayés par certains médias, vécu de terrain des animateurs de quartiers et des éducateurs, et quelques chiffres vite contestés, émerge le phénomène d'une délinquance juvénile qui ne serait pas seulement croissante mais aussi plus précoce. Les passages à l'acte violents seraient donc de plus en plus souvent le fait non plus de jeunes ou d'adolescents mais bien d'enfants de 9 à 13 ans. L'enfance serait ainsi devenue « maltraitante » selon l'expression volontairement provocatrice des responsables du CCAS de Clichy-la-Garenne, organisateurs des rencontres de l'action sociale (1). Engagées sur tous les fronts du social et sous pression directe des thématiques sécuritaires, les collectivités locales sont tout autant concernées et démunies que la protection judiciaire de la jeunesse ou les services de prévention spécialisée. Aussi le désir de certaines d'y réfléchir et de tenter de dresser un constat un tant soit peu objectif du phénomène est-il louable. Mais la voie est étroite et le risque est grand de n'en rester qu'aux approximations et aux sentiments, et d'alimenter encore les fantasmes contre lesquels on souhaitait lutter  un écueil que l'on a su le plus souvent, mais pas toujours, éviter à Clichy.

Entre fantasmes et réalité

Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, le rappelle : « Dans ce domaine, on fonctionne beaucoup au fantasme. Il y a très peu de recherches, de travaux. Cela nourrit bien sûr l'idéologie sécuritaire et il est nécessaire de retourner à la réalité. » Une réalité difficile à cerner et à chiffrer, tant l'usage politique et idéologique de la statistique est important. Les chiffres avancés par le magistrat attestent bien d'une augmentation en nombre de la délinquance juvénile « et aussi d'une sensibilité accrue à celle-ci ». Elle représente 17 % de la délinquance totale contre 14 % en 1994 et 12 % en 1983. Quoi qu'il en soit, ces chiffres battent en brèche « le mythe de l'impunité », les mesures répressives constituant, en 1993, 55 % des mesures prononcées. Et ils permettent de replacer la délinquance juvénile à sa juste importance en rappelant une évidence vite oubliée : « Toute la délinquance n'est pas le fait des jeunes. » La violence à l'école, à laquelle Eric Debarbieux, maître de conférences en sciences de l'éducation à l'université de Bordeaux II, s'est intéressé (2), « reste un phénomène rare, voire très rare et l'école un milieu protégé puisqu'un enfant a 0,0014 % de risque d'être victime de violence dans l'école contre 6,5 %dehors ». « En outre, ajoute-t-il, la courte série statistique étudiée (les chiffres existent depuis 1993 seulement) ne permet pas de parler d'augmentation. En revanche, pour le racket, les chiffres existent depuis 1986 et là le phénomène a triplé. » Quant au rajeunissement des passages à l'acte, le constat convergent de la majorité des acteurs de la prévention et de la justice semble pallier l'absence de chiffres. Peut-on réellement s'en satisfaire ? Car, pour Charles Rojzman, sociothérapeute, « le constat du rajeunissement n'est pas si évident. Par exemple, depuis 25 ans, le nombre de meurtres commis par des mineurs est le même : environ 70 par an. » Pourtant, s'il s'agit de lutter contre les fausses idées, il est dangereux de ne parler que de fantasmes, de nier des réalités « qui sont celles des victimes et de la petite délinquance au quotidien », précise aussitôt Charles Rojzman. Avis partagé par Eric Debarbieux qui revendique le droit et souligne la nécessité qu'il y a à « pouvoir évoquer l'augmentation de la délinquance sans être taxé de réactionnaire et catalogué répressif ».

Délinquance et violence, enfance et adolescence... Dans quelle mesure la confusion autour de ces notions ne rend-elle pas toute quantification un peu vaine ? Par ailleurs, c'est aussi, semble-t-il, un nouveau type de violences qui se fait jour et désarme les adultes : d'une part, une violence jugée « absurde », selon les propres termes du Premier ministre, puisqu'elle prend pour objet l'immeuble, la salle de jeux, le bus du quartier même où les jeunes vivent  d'autre part, « une incivilité croissante, une toute petite délinquance non traitée, parfois pénalisable, qui pèse, qui pourrit la vie et qu'il faut prendre au sérieux », comme l'explique Charles Rojzman. Violence d'un nouveau type, a-sociale, dépourvue apparemment de sens, a-normale, la délinquance juvénile a changé et dérange des adultes dont la capacité à assumer l'autorité et à fournir des repères est directement mise en cause. Outre la défaillance des « pères » et plus généralement de la fonction paternelle, elle renvoit aussi à « cette toute-puissance des mères qui décident de faire sans père, ou cette toute-puissance des pères qui décident de ne pas reconnaître l'enfant », remarque Jean-Pierre Rosenczveig. Toute-puissance qui fait violence et à laquelle répondra un jour celle de l'enfant. La loi et l'autorité ne trouveraient plus leur porte-parole, faute de fondement légitime. D'où la nécessité, certes, de remobiliser les parents mais aussi la justice autour des notions d'autorité, de sanction, de rappel à la loi, de civisme... Mais à condition de ne pas se laisser tenter par ce que cela peut signifier : un appel à la répression. Car « cette dernière ne résout jamais que provisoirement les problèmes », rappelle le président du tribunal pour enfants de Bobigny.

Une violence qui renvoie aux violences subies

La répression comme solution unique fait en outre la grave économie d'une étiologie de la violence. Toujours complexe, elle permet de comprendre en quoi la violence agie, souvent la conséquence de violences subies, est, de manière générale, un miroir assez juste de l'état et de la consistance du lien social. Si certains mettent en garde : « Attention à ne pas transformer systématiquement l'agresseur en victime », le juge des enfants, bien placé pour l'observer, constate que « enfants délinquants et enfants en danger sont souvent les mêmes ». Daniel Coum, psychothérapeute, s'interroge : « Que nous disent-ils avec cette violence qu'ils ne nous disent pas autrement ? » Directeur de l'association Parentel (3), dans le Finistère, qui propose d'écouter et de soutenir les parents en difficulté, il reçoit la souffrance d'adultes dépassés par un enfant « impossible, insupportable ». « La souffrance communiquée est à la mesure de l'investissement, explique-t-il, et on peut se demander à quelle place est aujourd'hui attendu l'enfant pour décevoir autant et de quels désirs notre représentation de l'enfant idéal se nourrit. » De manière salutaire pour lui, l'enfant va faire violence à cet idéal. Et d'ange, qui n'existe que dans l'imaginaire des adultes, il devient démon. Cette idéalisation de l'enfant et de son monde, « celle que l'on retrouve chez Pennac par exemple », ne serait pas étrangère au phénomène d'inversion des générations, de parentalisation des enfants. C'est également l'engouement pour les conseils municipaux d'enfants ou toute la thématique des droits de l'Enfant qui doit faire réfléchir : « Que fait-on quand on demande aux enfants de faire la loi ? Est-ce vraiment respecter l'enfant que d'en faire la référence mythique qui tutélarise des adultes infantilisés ? », demande Daniel Coum avant de conclure qu'il y a là, pour lui, « une violence symbolique faite à l'enfant, destitué de son droit à rester enfant ».

L'idée que les jeunes sont loin d'avoir le monopole d'une violence qu'ils ne feraient que révéler ou à laquelle ils répondraient est largement partagée par Charles Rozjman. Pour lui, l'origine de bien des délinquances est à chercher du côté des institutions elles-mêmes dans un monde où les modes d'action et de relation obsolètes ne sont pas encore remplacés : « Le système d'autorité traditionnel qui reposait sur l'échange autorité absolue contre sécurité s'est écroulé. Actuellement, les institutions échangent de l'autorité contre de l'incertitude... ça ne marche plus », explique-t-il. Le problème est que chaque institution préfère « voir le mal », la violence, ailleurs, chez les jeunes par exemple, que dans ses propres murs. Alors que chacun doit regarder son propre fonctionnement et voir ce qui, dans celui-ci, est susceptible de provoquer la violence. A l'issue d'une étude menée dans deux collèges voisins d'une ville moyenne (ayant la même population d'élèves mais dont l'un des deux seulement connaît des épisodes de violence), le constat de Charles Rozjman est éloquent : « Dans le collège qui va bien, j'ai observé que des procédures de régulation interne entre adultes existaient ainsi qu'une ouverture via le partenariat sur le quartier. Dans le collège où ça va mal, il n'y a pas d'équipe, le proviseur ne parle plus au conseiller d'éducation et on donne à faire des lignes aux élèves indisciplinés. » Des lignes ! 70 % des élèves interrogés par Eric Debarbieux disent en avoir eu. « Et pourtant, rappellent en chœur le thérapeute et l'universitaire, c'est interdit par le règlement de l'Education nationale depuis 1887. » Punir avec des peines que la loi interdit... « Il faudrait peut-être commencer par le début et commencer une réflexion de fond sur la loi appliquée dans les établissements. » Et si germait en effet, ici, quelque chose du sentiment très fort d'injustice dont parlent, plus tard, les adolescents ? Peut-être faut-il enfin s'interroger sur les valeurs que propose la société marchande : insécurité, compétition, loi du plus fort, un monde dans lequel les buts peuvent justifier les moyens : humilier, négliger, priver les autres.

Valérie Larmignat

MULTIPLICATION ET INCERTITUDE DES RÉPONSES

Plan Bayrou puis plan Allègre contre la violence à l'école, médiateurs dans les collèges ou les quartiers à l'initiative des villes ou des départements, écoute et information des parents, travail sur la loi dans les maisons du citoyen, rappel à la loi plus systématique par le juge, mesures de réparation qui s'appliquent au moins de 13 ans..., les actions engagées ne manquent pas. Quand elles s'allient à un partenariat efficace, elles font même preuve de résultats dont témoignent les acteurs de terrain. En Seine-Saint-Denis, une convention entre le préfet, l'inspection académique et la PJJ a été passée dans laquelle les établissements s'engagent à travailler sur leur règlement intérieur et à une collaboration plus étroite avec le parquet, notamment pour que les primo-délinquants puissent être convoqués au tribunal pour un rappel à la loi. Jacqueline Massonet, inspectrice de l'Education nationale à Clichy, note « une efficacité du dispositif qui se traduit par une baisse des petites incivilités ». « Attention cependant, avertit Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, à ce que chacun continue bien à assumer son rôle, et à la dérive qui consisterait à faire gérer de la discipline par la justice, à judiciariser systématiquement. » La question de la place de la police dans le partenariat préventif se pose aussi ici : actions d'information dans les écoles pour, par exemple, « apprendre la rue », installation d'une ligne directe qui permet de joindre l'officier de prévention. Se pose vite la question des limites. Le policier peut-il tenir une permanence à la maison du citoyen sans contribuer encore à brouiller les pistes ? Peut-il être, de la même manière, un gentil animateur de foot ?Quant à une éventuelle réforme de l'ordonnance de 1945, déjà modifiée pour y introduire les mesures de réparation  (art. 12-1) et la rapidité des rappels à la loi (art. 5-8-20), personne ne semble y voir la panacée. « Pourquoi changer la loi alors qu'on a un outil formidable qui donne la priorité à l'éducatif » fait remarquer Jean-Pierre Rosenczveig ? « Car c'est bien là le challenge : entre éducatif et répressif, nous devons montrer que nous pouvons protéger la société en éduquant avant tout. »

Notes

(1)   « L'enfance _maltraitante_. Conséquence inéluctable d'une société en perte de repères »  - Rencontres organisées le 23 octobre 1997 - CCAS de Clichy-la-Garenne  (92)  : Tél. 01 47 15 31 41.

(2)  Eric Debarbieux a publié La violence à l'école : état des lieux - Ed. ESF - 1996.

(3)  Parentel : 29, rue de Saint-Brieux - 29200 Brest - Tél. 02 98 47 72 72.

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