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VITROLLES : « FAISONS EN SORTE DE TIRER LES ENSEIGNEMENTS »

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A la suite de notre courrier « A propos de la charrette de Vitrolles » et des réactions qu'il a suscitées (1), c'est au tour de Jean-Paul Hopp, éducateur licencié par la municipalité, de « briser le silence ». Sa réflexion a le mérite de jeter un double regard sur l'élection du Front national à Vitrolles : celui du travailleur social personnellement impliqué et celui du citoyen.

« Educateur, licencié par la municipalité de Vitrolles - je suis bien évidemment un membre actif de “La Charrette” (2)  -, je remercie Josette Laborie pour sa réaction dans les ASH du 7 novembre et, à travers son indignation, je lui suis reconnaissant du soutien qu'elle nous apporte.

« Je remercie également les ASH, de se faire l'écho d'informations ou de prises de position relatives à la question vitrollaise. Plus encore que dans les autres villes conquises par le Front national, Vitrolles est le laboratoire où s'expérimentent des modes de gestion et de fonctionnements institutionnels. Ici,  les idéologues les plus réactionnaires du Front national ont décidé de mettre en pratique des conceptions particulières du pouvoir local et de la démocratie.

« L'élection du Front national à la mairie de Vitrolles et le maelström qu'il a déclenché, ont suscité de multiples réactions et produit un foisonnement d'écrits. Il n'est pas un organe de presse,  une revue, qui n'ait fait un papier sur la question et beaucoup de choses ont été dites. Souvent le récit est partiel, car il est difficile d'embrasser la complexité du sujet dans un article, voire un dossier de presse. Fréquemment le propos est volontairement circonscrit, pour éluder certains aspects de la problématique, et ce, pour de multiples raisons. Parfois encore la question n'est pas traitée parce que n'ayant pas une portée émotionnelle (donc journalistique) suffisante.

« Ainsi, il a été fait grand cas du licenciement de notre collègue directrice du cinéma, ou de la fermeture du café-musique du “Sous-marin”, mais rien n'a été dit à propos d'une centaine de suppressions d'emplois, principalement dans le secteur de l'action socio-éducative (éducation, animation, vacances, sport...).

« Je voudrais, ici, apporter ma contribution en essayant de sortir des lieux communs, des analyses rebattues et du discours idéologique de circonstance. Ce regard est tout aussi subjectif et réducteur que celui du journaliste ou politologue lambda. Il est par contre l'expression critique d'une expérience vécue et d'un engagement citoyen.

« Nous avons été licenciés parce que nous étions soit recrutés sur des emplois précaires de contractuels ou d'auxiliaires, soit salariés de structures privées, associatives ou/et para-municipales dont le financement relevait, pour l'essentiel, de la municipalité. Cela s'est fait après diverses péripéties dont une annulation de la délibération portant sur nos licenciements, suite à des remarques formulées par le contrôle de tutelle sur des irrégularités dans les procédures.

« Pour certains d'entre nous, et j'en suis, ces licenciements ne sont pas une mauvaise chose en soi. Cela aura permis de clarifier certains points.

Rester ou partir

« En effet, au lendemain des élections se posait la lancinante, l'obsédante question de savoir s'il nous fallait rester ou partir.

« Rester, pour continuer nos missions de service public, ou partir, en refusant de se mettre au service d'une municipalité appliquant une doctrine contraire à nos valeurs et agissant au mépris des codes professionnels.

« Rester, pour poursuivre nos engagements professionnels et militants, ou partir, pour fuir cette ville en jetant l'opprobre sur ses habitants et en les laissant assumer leur choix électoral.

« Rester, pour faire de la résistance, ou partir, pour ne pas être contraints de transiger avec les idées totalitaires et xénophobes du Front national, pour ne pas être amenés à pactiser avec ses porte-drapeaux triomphants, arrogants et cyniques.

« Rester, et jouer les don Quichotte, ou partir, et peinards jouer les donneurs de leçon à distance.

« Rester, et se faire taxer de collaborateur, ou partir, et se faire traiter de déserteur.

« Pour nombre d'entre nous, le dilemme n'était pas simple à solutionner, tiraillés que nous étions entre des options qui chacune pouvait s'argumenter, englués dans des positionnements politiques ou syndicaux, coincés par des contingences diverses.

« Franchir le pas n'était pas chose aisée. Nos licenciements auront permis de régler la question en écartant toute ambiguïté quant à notre appartenance idéologique. Il est clair, pour ceux qui en auraient douté, que nous ne sommes pas des sbires du Front national. La question est loin d'être anodine et se pose aujourd'hui pour ceux, fonctionnaires titulaires ou pas, qui sont restés à leur poste. »

« Notre expérience, toute proportion gardée, éclaire notre perception et notre jugement sur ce qu'ont pu être les événements de la période de Vichy, et sur le rôle des fonctionnaires ou agents d'exécution de cette époque. »

« Les dés sont jetés aujourd'hui. Les Vitrollais ont élu une équipe d'extrême droite avec près de 53 % des voix, conférant à celle-ci une réelle légitimité démocratique. Ils ont élu cette équipe en connaissant son programme politique qui était clairement décliné dans différents documents largement dif-fusés lors des campagnes électorales. »

Chercher à comprendre

« En tant que démocrate, nous n'avons pas à contester ce choix. Par contre, nous avons le devoir de chercher à comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là.

« Là encore, beaucoup de raisons ont été énoncées : composantes sociologiques spécifiques de la population (forte densité d'immigrés, de rapatriés d'Afrique du Nord, d'insulaires), urbanisme inconséquent, taux de chômage élevé, paupérisation des populations, insécurité, affairisme, absence de cohésion de l'équipe municipale, exercice non concerté du pouvoir, etc. Une chose est certaine cependant, la population a sanctionné une gestion locale de l'intervention publique et son incapacité à répondre adéquatement à la demande sociale. Sur ce plan, nous aurions tort de désigner pour seuls responsables les édiles politiques.

« Assurément, dans l'épisode vitrollais, les politiques ne doivent pas assumer seuls la responsabilité de cette situation et de ses conséquences. D'autres acteurs, par leur incurie, leur incompétence, leur insouciance, voire leur volonté délibérée d'agir à contre courant, ont leur pleine et entière part de responsabilité.

« Désigner à la vindicte les seuls élus, c'est méconnaître le fonctionnement d'une collectivité locale avec ses jeux d'influence, ses processus décisionnels. C'est aussi oublier les fonctions d'analyse, de proposition de l'échelon technique quant à la définition des orientations politiques. C'est, pour l'administration communale, rejeter un aspect important de sa mission, à savoir sa fonction représentative de l'échelon politique face aux administrés.

« Pour ceux qui chercheraient à se dédouaner en invoquant un rôle de simple exécutant, c'est refuser le principe de l'évaluation de l'action publique, c'est refuser la remise en cause.

« De nombreux organismes ou institutions ne sont pas exempts d'erreurs. Et que dire des pyromanes qui, aujourd'hui, constatant les dégâts, réfutent une quelconque participation à l'incendie. »

« Les responsabilités sont multiples, et sans verser dans l'autoflagellation, nous pouvons dire qu'à des degrés divers, nous avons tous contribué à produire cet état de fait  par laxisme, par faiblesse, par défiance, par stratégie, par carriérisme, ou encore par excès de confiance, par absence de vigilance, etc. »

« [...] Nos licenciements n'ont pas soulevé beaucoup d'élans de solidarité, et nous rencontrons aujourd'hui beaucoup de difficultés pour nous reclasser. »

« Cela nous aura permis au moins de pénétrer certaines logiques syndicales ou administratives. C'est en période de crise que les individus (ou les organisations) se révèlent selon un jour particulier. »

« Mais ne soyons pas trop ingrats, ne jetons pas les témoignages de sympathie et les actes de solidarité avec l'eau fangeuse de l'indifférence et du mépris. »

« Pour ceux d'entre nous qui interviennent dans le champ de l'insertion professionnelle, cette situation sera formatrice. Comment traiter d'une chose sans la connaître, comment parler du chômage sans l'avoir personnellement vécu ? »

« De tels événements nous amènent à avoir un autre regard sur les institutions. Ainsi, soyez chômeur et présentez-vous à un guichet de l'ANPE... l'expérience est éloquente. »

« On comprend alors que certains citoyens soient enclins à souhaiter d'autres modes de fonctionnement et expriment leur insatisfaction, leur mécontentement à travers un bulletin de vote qui traduit leur espérance, leur désir de mieux-être. »

« La sanction électorale n'est pas seulement négation, elle véhicule un agrégat d'affects (ressentiments, révolte, etc.). C'est aussi souvent, le dernier espace d'expression qui soit encore donné et qui est alors lourdement investi dans ses contenus patent et symbolique. Le vote est devenu le vecteur d'une projection imaginaire dans un monde meilleur, il est l'acte fondateur d'une construction chimérique. Mais dans une société qui exclut, qui broie les plus faibles, est-il surprenant de voir tant de gens prêter une oreille attentive aux sirènes d'une mythologie frontiste ? »

« Les grilles d'analyse traditionnelles, sociologiques, économiques ou politiques n'ont plus qu'une valeur explicative très limitée  l'approche doit se faire sous l'angle de la psychologie de la frustration et de la pathologie du mal vivre. »

« Toute situation de crise est porteuse de changement, tant à un niveau collectif que sur le plan individuel. Du shaker qui nous secoue violemment devrait sortir un grand cru de citoyens lucides et de militants engagés. Il n'y a aucun doute à avoir là-dessus, le Front national aura fait de nous ses plus violents adversaires, non par ressentiment ou par vengeance, mais par connaissance de cause et par expérience vécue. »

Jean-Paul Hopp Ex-éducateur à Vitrolles. 20, allée des Cigales - 13100 Aix.

Notes

(1)  Voir ASH n° 2044 du 7-11-97 et n° 2047 du 28-11-97.

(2)  La Charrette : BP 65 - 13742 Vitrolles cedex.

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