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Le CNAEMO invite à l'utopie mobilisatrice

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Les travailleurs sociaux ont-il définitivement renoncé à l'utopie et à l'espoir d'une société plus juste ?Plaçant cette question au cœur de ses assises, le CNAEMO a appelé les professionnels de la protection de l'enfance à se rassembler dans un vaste mouvement « professionnel et citoyen » .

« Nous appelons à la constitution d'un mouvement professionnel et citoyen des travailleurs sociaux au cours de l'année à venir. Ce mouvement s'organisera avec le concours de tous ceux qui le souhaiteront. » C'est un véritable appel à la mobilisation du secteur socio-éducatif qu'a lancé Bernard Cavat, président du Carrefour national de l'AEMO, en ouvrant, le 4 mars à Lille, les XVIIe assises de son organisation (1). Pourquoi une telle initiative ? A cause du « silence assourdissant » des travailleurs sociaux et de leurs représentants qui n'ont pas su « faire entendre leurs voix dans les enjeux de société tels qu'ils ont pu s'exprimer récemment », notamment autour de l'immigration, répond sans ambages le responsable. En effet, « comment prétendre à l'accompagnement des personnes en vue de plus d'autonomie et de libre arbitre, à la revalorisation du lien social comme préalable nécessaire à l'exercice de la citoyenneté, si l'on renonce à la fonction de médiation sociale ? Et si nos institutions, et tout particulièrement les associations, renoncent à s'exprimer au nom de la société civile et, à ce titre, à se faire reconnaître comme force d'interpellation de la conscience publique ? », s'enflamme Bernard Cavat. D'où l'idée, encore un peu brouillonne mais ambitieuse, de lancer « une dynamique de forte mobilisation politique des professionnels de la protection de l'enfance ».

Assumer la dimension du politique

Car les instances dirigeantes du CNAEMO en sont plus que jamais convaincues : les travailleurs sociaux ne peuvent pas se cantonner à des discussions purement techniques ou théoriques. « Dans notre secteur, rappellent-elles, tout acte comporte une dimension politique qu'il faut assumer. Les professionnels ne peuvent plus se tenir à l'écart des grands débats qui agitent notre société. Or, on a l'impression qu'ils ne se reconnaissent pas la légitimité de prendre la parole pour faire remonter tout ce qu'ils constatent, dans leur pratique quotidienne, en termes de violence sociale. » Pour certains, comme Jean Lavoué, directeur d'un service d'AEMO, il s'agirait même d'un « devoir de parole ». « Ne serait-ce, écrit-il dans Espace social, la revue du Carrefour (2), que pour rappeler que sous le discours de la cohérence sociale, derrière les chiffres, les courbes, les statistiques, il y a les cris d'une intolérable souffrance qui ne sera pas gommée par tous les programmes politiques, économiques et sociaux, aussi vertueux soient-ils. »

Ainsi, après d'autres, notamment les auteurs de l'appel lancé en décembre 1995 aux professionnels du social (3), les responsables du CNAEMO se déclarent bien décidés à secouer la torpeur paralysant le travail social. Utopie, diront certains. Justement, réplique le CNAEMO qui a volontairement placé ses assises de Lille sous le signe de l'utopie avec cet intitulé élégant : « Mais à quoi rêvent les travailleurs sociaux ? Du consensus au conflit... Un parfum d'utopie ». Une formule qui exprime de profondes interrogations, pour ne pas dire un véritable vertige existentiel, sur le sens et la place du travail social aujourd'hui. « L'utopie ne serait-elle l'apanage que des mouvements humanitaires et caritatifs ?N'avions-nous pas l'espoir que le travail social participerait à la construction d'une société plus juste ? A quoi rêvons-nous encore ? Quelles sont nos valeurs professionnelles ? », questionne le CNAEMO qui s'alarme du devenir d'une société en perte de sens, ou plutôt à sens unique. Pour Patrick Reungoat, formateur à Rezé (Loire-Atlantique) et secrétaire général du Carrefour, on fait comme si « l'impression partagée de l'absence d'alternative ou d'utopie était normale, voire inéluctable ». Dès lors, observe-t-il, la dimension du conflit est occultée dans un monde où s'impose un modèle unique fondé sur le progrès technique, le libre-échange et la « marchandisation généralisée ». Aussi, est-il urgent de « revaloriser la notion de conflit », non dans l'espoir d' « une quelconque révolution prolétarienne », mais parce que le conflit, « lorsqu'il est institutionnalisé », permet de « réinscrire l'acteur en tant que sujet dans un rapport social déjà à l'œuvre, de négocier des compromis, de sortir de l'aliénation et donc de la violence ».

Ne pas se résigner

Reste que, face à un horizon social de plus en plus bouché, les travailleurs sociaux ont bien du mal à trouver de nouvelles voies, à ouvrir des perspectives. « Nous vivons une période de désenchantement. Le sens autour duquel étaient construites nos sociétés est en train de s'effriter et nous ne savons plus autour de quoi construire nos échanges », confirme la philosophe Monique Crinon qui, si elle ne possède pas de recette miracle, n'entend cependant pas s'accommoder d'une morosité synonyme de résignation. Car pour elle, la balle est aussi dans le camp des travailleurs sociaux. Ces derniers doivent ainsi commencer par remettre en cause leurs schémas de pensée habituels. « La première chose à faire, c'est de sortir d'une approche des usagers fondée sur la seule nécessité. Il ne suffit pas de manger et de dormir pour faire valoir sa dignité et être un peu plus libre », s'exclame-t-elle. Autre impératif : remettre en cause les catégories administratives que l'on applique, souvent sans même y penser, aux personnes en difficulté. « Nos représentations de l'autre sont généralement bâties sur ses stigmates, ses difficultés. Nous devons nous situer en position critique par rapport à ces classifications qui nous sont imposées. » Il s'agit pour elle, notamment, d'abandonner le traitement au cas par cas au profit d'un travail plus collectif avec les usagers, de dépasser les références théoriques actuelles du travail social (en particulier autour de la psychanalyse) pour s'ouvrir à d'autres approches et, surtout, de briser le silence du secteur pour participer aux grands débats de société. Pourtant, ce militantisme, qu'elle appelle de ses vœux, n'est-il pas contradictoire avec un véritable professionnalisme ? « Au contraire, répond-elle , les conditions dans lesquelles nous intervenons sont souvent intolérables. Or, être de bons professionnels, cela consiste justement à dire haut et fort qu'il y a des choses que l'on ne peut pas accepter. Même si, au quotidien, ça n'est pas toujours facile. »

« Il n'y a pas d'éducation sans utopie et pas d'utopie sans bousculer l'ordre établi », renchérit Jean-Michel Courtois, directeur de l'AFORE à Saint-Etienne et l'un des membres fondateurs du CNAEMO. Mais de quelles utopies parle-t-on, s'interroge-t-il, alors que le secteur socio-éducatif semble avoir bien perdu de sa combativité ? « Les grandes fédérations qui ont jeté les bases du travail social se sont bureaucratisées et on ne les entend plus. Quant à nos associations, depuis la décentralisation, elles se sont enfermées dans une relation d'allégeance avec les conseils généraux dans l'espoir de sauver l'essentiel. Elles sont entrées dans l'ère du compromis. Si elles ne modifient pas leurs stratégies, elles risquent de perdre les grandes batailles des prochaines années », prédit-il. Dans ces conditions, n'est-ce pas aux acteurs de terrain de prendre le relais ? « L'utopie, c'est effectivement la réaction, la nécessité de parler et de ne pas laisser aux autres le soin de définir ce que doit être le travail social », martèle Jean-Michel Courtois. Toutefois, reconnaît-il, le fait de s'engager dans le débat public ne va pas toujours sans risques et certaines dérives sont à éviter . « Nous ne devons pas nous situer sur le terrain de la politique politicienne. C'est une erreur que nous avons déjà commise dans les années 70. En réalité, nous ne sommes forts que de notre professionnalité et de la qualité de notre action. » A condition, insiste-t-il, de dépasser les cloisonnements du secteur et de vaincre la relative apathie de professionnels qui, ironise-t-il, « ne sont même pas capables de se mobiliser sur un plan corporatiste ».

Un pari pour le CNAEMO

Circonspects mais néanmoins séduits, les adhérents du CNAEMO ont donc approuvé à une large majorité, le 7 mars à Lille, le projet d'un mouvement des professionnels de la protection de l'enfance. Mais ces derniers répondront-ils à l'appel qui leur est lancé ? Cette initiative sera-t-elle réellement capable de fédérer les énergies, au-delà du cercle restreint des militants du Carrefour ? « C'est un pari, admet Patrick Reungoat, celui d'une capacité collective des professionnels de l'action éducative à passer du sentiment oppressant, confus et atomisé d'une pression sociale inéluctable, à la conviction [...] de l'intérêt, voire de la nécessité, d'un puissant mouvement professionnel et d'éducation conscient, créatif et organisé. »

Jérôme Vachon

BERNARD CAVAT : « UN AN POUR RÉUSSIR »

ASH : Comment pensez-vous organiser ce mouvement des professionnels de la protection de l'enfance ? B. C.  : Ça reste à définir. Nous serons obligés d'avoir un minimum d'organisation si nous voulons exister, mais il est clair que nous ne voulons pas de quelque chose de trop structuré. Notre idée, c'est de créer un vaste réseau dans lequel se regrouperaient des professionnels venant de tous horizons ainsi que diverses organisations du secteur. ASH : Quels seraient les objectifs d'un tel mouvement ? B. C.  : Il s'agit d'abord de dépasser les clivages et les cloisonnements du champ professionnel et de rappeler que nous nous situons du côté de l'éducation spécialisée et pas seulement de l'action sociale et de l'insertion. D'autre part, nous entendons revendiquer et valoriser une culture professionnelle fondée sur des préoccupations et des valeurs communes : primat de l'éducatif sur le répressif, importance de la prise en charge individuelle... C'est d'ailleurs cette culture professionnelle qui nous permet de résister à certaines inflexions des politiques sociales qui, autrement, pourraient se révéler dangereuses. Enfin, le mouvement devra se donner les moyens d'une réflexion de fond sur les enjeux actuels et la porter sur la place publique. ASH : Quels délais vous êtes-vous fixés ? B. C.  : Il faut aller vite. Nous nous sommes donnés un an pour réussir. Nous allons d'abord constituer, dans les deux mois à venir, un groupe de personnes ressources chargées d'étayer la philosophie du mouvement. Une quinzaine de personnes ont déjà été pressenties, des chercheurs, des professionnels de terrain et des responsables, y compris du public. En parallèle, nous allons prendre des contacts avec l'ensemble des organisations qui pourraient être intéressées. A la rentrée, nous souhaitons pouvoir monter une cellule de coordination qui aurait pour tâche de préparer une rencontre fondatrice, peut-être sous la forme d'états généraux. En même temps, nous allons travailler dans les régions, au travers des délégations du CNAEMO, en faisant appel à tous ceux qui veulent se joindre à cette initiative. Propos recueillis par J. V. Bernard Cavat est président du CNAEMO.

Notes

(1)  CNAEMO : 175, rue Laurendeau - 80000 Amiens - Tél. 03 22 89 62 39.

(2)  Espace social a consacré son deuxième numéro au thème « Réel et utopie »  - 80 F.

(3)  Voir ASH n° 1954 du 22-12-95.

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