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Une solution originale pour l'insertion des sourds

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Pégase Hérault est la seule association intermédiaire de France spécialisée dans l'intégration professionnelle des déficients auditifs. Son objectif à terme :mettre les sourds au service des sourds.

La sonnerie du téléphone a retenti, mais la secrétaire n'a pas décroché le combiné. C'est le minitel qu'elle a connecté, et le message, lettre après lettre, s'est affiché : « Bjr, je suis Mathieu. Est-ce que Pégase a du travail pour moi ? »

Etablie dans le quartier résidentiel d'Aiguelongue, au nord-est de Montpellier, Pégase est l'une des mille associations intermédiaires qui existent à ce jour (1). Le public prioritaire qu'elle s'est choisi - les sourds profonds - en fait pourtant une structure unique en France. Une particularité liée à l'histoire personnelle de la fondatrice de Pégase, Tina Mattern, qui a conçu le projet et l'a porté à bout de bras : une erreur médicale a privé de l'ouïe sa fille de 2 ans et demi.

L'idée de cette structure est née d'un constat très simple. Nombre de personnes âgées devenues sourdes ont besoin d'une aide-ménagère, quelques heures par semaine, ou de petits travaux de bricolage à leur domicile. Beaucoup souhaiteraient, aussi, pouvoir trouver avec les personnes qui assurent ces tâches un mode de communication adapté à leur handicap. En face, quantité de sourds, jeunes ou moins jeunes, sans qualification ou de bas niveau de formation, se trouvent sans emploi. Pourquoi ne pas faire coïncider ces deux demandes ? « Pégase, c'est le fil à couper le beurre », résume Tina Mattern.

La mise en œuvre du projet, cependant, est loin d'être évidente. Alors que l'association a obtenu son agrément en décembre, et fonctionne véritablement depuis avril, le premier chantier strictement conforme à l' « esprit Pégase » n'est arrivé qu'en juillet : de petits travaux de rénovation d'un appartement pour une femme âgée devenue sourde et divers aménagements techniques pour l'aider dans sa vie quotidienne  un signal lumineux pour remplacer la sonnerie du téléphone, par exemple. Une équipe de trois jeunes sourds d'une trentaine d'années a donc été constituée, pour la plus grande satisfaction de la cliente. « Une personne âgée qui devient sourde n'apprend pas la langue des signes, mais spontanément se met à parler avec ses mains, avec son corps, explique Tina Mattern. En présence d'un sourd, elle trouve un interlocuteur qui utilise le même mode d'expression. Une occasion exceptionnelle, puisque la personne âgée est souvent entourée d'entendants. »

« Voir la personne s'envoler »

Pour en arriver - enfin - là, la structure a dû se faire connaître, se tisser un réseau de salariés et de clients potentiels. Elle s'est donc consacrée à la mise à disposition auprès de particuliers entendants ou d'entreprises. En quatre mois, 80 personnes, sourdes ou entendantes, à la recherche d'un emploi, se sont inscrites dans le fichier de Pégase. Parmi elles, une vingtaine, dont six sourds, se sont vu confier une ou plusieurs missions (en contrat emploi-solidarité, contrat initiative-emploi ou contrat non aidé), et ont été salariées en moyenne 30 heures par mois. « Nous privilégions la véritable insertion, précise Tina Mattern. Lorsque nous employons quelqu'un, nous entreprenons un travail de fond. Notre but, c'est de voir la personne s'envoler. Et ce serait plus difficile en la salariant seulement deux heures de temps en temps .»

Les particuliers sont les principaux clients de l'association, mais des sociétés utilisent également ses services. La fondatrice tient, en effet, à cette intervention en entreprise élargissant, pour les sourds qui le souhaitent et en ont la capacité, le champ des possibilités d'insertion professionnelle. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le statut d'association intermédiaire, qui rend possible ces mises à disposition en entreprise, a été préféré à celui d'association d'emplois familiaux, dont la clientèle est limitée aux particuliers.

Outre les mises à disposition, durant lesquelles Pégase reste l'employeur, Tina Mattern s'efforce de réaliser des insertions directes. Aussi examine-t-elle scrupuleusement les offres d'emploi dans la presse locale. Et lorsque l'une d'elles paraît correspondre aux compétences d'une personne inscrite dans son fichier, elle contacte l'entreprise pour une description plus complète du travail à accomplir, en rappelant si besoin les aides accordées par l'Association pour la gestion des fonds pour l'insertion professionnelle des handicapés pour l'embauche d'un travailleur handicapé (2).

Si une personne sourde est pressentie pour occuper un poste, Tina Mattern se rend dans l'entreprise pour juger, dans les conditions réelles, de la compatibilité de l'emploi avec la surdité, parfois mal appréciée par l'employeur potentiel. Une société d'informatique de précision proposait, par exemple, un emploi dans une salle à environnement stérile, dans laquelle le port du masque était obligatoire. Privé de toute possibilité de lire sur les lèvres ou de voir les expressions du visage, un sourd n'aurait pu s'adapter. Pourtant, cette visite a permis à la directrice de Pégase de repérer un poste de micro-soudure pouvant convenir. Elle a convaincu l'employeur d'échanger les deux postes et de proposer un contrat à un sourd.

Ces résultats, l'association ne les doit qu'à elle-même. « Pégase n'a eu aucun soutien à ses débuts. J'ai dû - je dois encore - la faire fonctionner sur mes fonds personnels », regrette Tina Mattern. Ses partenariats ont, en effet, été rares : une aide au démarrage de 25 000 F versée par la direction départementale du travail et de la formation professionnelle huit mois après l'obtention de l'agrément, et un accord avec la commission technique d'orientation et de reclassement professionnel pour faire passer à moindre coût les visites médicales des personnes, sourdes ou entendantes, salariées par Pégase (3).

La structure a cependant pu s'appuyer sur l'Association générale des sourds de Montpellier et de sa région (4)  - le centre socio-culturel et sportif des sourds - qui lui a permis de tenir une permanence hebdomadaire dans ses locaux pour accueillir les sourds à la recherche d'un emploi. Une commune voisine de Montpellier, Castelnau-le-Lez, a fait de même pour l'accueil des personnes entendantes en détresse.

Des contacts se sont progressivement noués avec la permanence d'accueil, d'information et d'orientation de Montpellier, qui oriente vers Pégase des jeunes de moins de 25 ans à la recherche d'un emploi. L'équipe de préparation et de suite du reclassement  (EPSR) de la caisse régionale d'assurance-maladie adresse également certains sourds à Pégase, faute de disposer d'un interprète français-langue des signes pouvant assurer le relais entre l'employeur et le travailleur handicapé. A l'EPSR Henri-Wallon, on assure ne pas avoir reçu de personne sourde depuis plus d'un an, peut-être en raison de la création de l'association intermédiaire.

Refuser l'assistanat

L'équipe de Pégase, peu à peu, s'est étoffée, et a trouvé son mode de fonctionnement. Une secrétaire-comptable a été recrutée et l'association s'est assurée le concours d'une assistante sociale bénévole pour le suivi des cas les plus difficiles. Une interprète bénévole vient apporter son concours dès qu'un sourd doit se présenter chez un nouvel employeur. « Mais c'est au salarié, par la suite, de faire seul ses preuves, d'assurer, par la qualité de son travail, sa propre publicité, précise Tina Mattern. La mission de Pégase est de rendre autonomes les gens qu'elle fait travailler, pas de tomber dans l'assistanat. D'ailleurs, le mot “aide”, qu'il soit articulé ou signé, est banni dans l'association. »

Les sourds de Montpellier peuvent trouver d'autres appuis pour faciliter leur insertion professionnelle. Ainsi le service des relations avec les personnes handicapées du centre communal d'action sociale dispose d'une interprète français-langue des signes qui peut épauler les personnes sourdes dans toutes leurs démarches. L'Association régionale pour l'intégration des enfants déficients auditifs  (3), spécialisée dans l'intégration scolaire, a créé en 1989 un service d'insertion des jeunes sourds, qui assure notamment un accompagnement dans l'emploi avec le concours de l'ANPE et du conseil régional. Le Centre d'éducation spécialisée pour les déficients auditifs  (4)  - un établissement scolaire -suit également certains jeunes insérés dans le monde du travail.

Pégase accroît les possibilités offertes aux personnes sourdes de l'Hérault (on estime leur nombre à 3 500) de trouver soit un emploi, soit un service parfaitement adapté. Il reste maintenant à exporter la formule  un réel besoin si l'on en croit les appels de plusieurs régions de France que reçoit l'association languedocienne. Un sourd est même venu de Clermont-Ferrand expliquer qu'il était prêt à s'installer dans l'Hérault pour travailler. D'autre part, des clients sourds d'Avignon ou de Paris souhaitent savoir s'il existe un « Pégase » près de chez eux. Tina Mattern doit répondre par la négative, « mais à chaque fois, j'essaie de mobiliser mon interlocuteur. Est-il prêt à s'investir pour qu'un Pégase existe dans sa région ? Je n'ai pas le don d'ubiquité, il faut que d'autres prennent le relais ». Elle est prête à partager son savoir-faire, prête aussi à se battre pour imposer certains principes : proposer les services d'une personne sourde ne justifie pas que son salaire soit sous-évalué par rapport à ses compétences réelles  (5).

Des projets de structures similaires sont en cours d'élaboration à Nantes et Bordeaux. Leur concrétisation est à souhaiter. La France compte 4 millions de sourds et malentendants.

Anna Vésone

LES ASSOCIATIONS INTERMÉDIAIRES

Les associations intermédiaires ont pour objet d'embaucher des personnes présentant des difficultés particulières d'insertion (notamment des chômeurs de plus de 50 ans, des bénéficiaires du RMI, des jeunes sans qualification), afin de les mettre à la disposition de particuliers, d'entreprises ou de collectivités locales. Ces vacations sont facturées à l'utilisateur, l'association restant l'employeur. Les travaux confiés aux salariés ne doivent pas entrer en concurrence avec les services marchands proposés par les entreprises ou les artisans locaux. Les associations intermédiaires assurent un suivi social des personnes à qui elles confient des missions. Elles sont agréées par l'Etat sur un territoire donné, et bénéficient, en contrepartie de leur rôle d'accompagnement et d'insertion, d'une exonération des charges patronales de sécurité sociale et d'allocations familiales, dans la limite de 750 heures par an et par salarié. En 1995, les associations intermédiaires ont proposé près de 39 millions d'heures de travail, correspondant à 21 600 équivalents temps plein  (source : ministère du Travail et des Affaires sociales).

Notes

(1)  Pégase Hérault : 102, allée Yves-Tanguy - 34090 Montpellier - Tél./Minitel : 67.72.86.20.

(2)  Pour un contrat à durée indéterminée ou un contrat à durée déterminée d'au moins 12 mois, 16 heures hebdomadaires minimum, des primes de 10 000 F au 1er mois et de 5 000 F au 12e mois sont versées à l'employeur.

(3)  Les associations intermédiaires sont tenues de soumettre chaque personne mise à disposition à une visite médicale assurée par les services médicaux de main-d'œuvre.

(4)  AGSMR : ZA Les Côteaux - 14, route de Sète - 34430 Saint-Jean-de-Vedas - Tél. 67.47.23.39.

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