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Les bâtisseurs de l'insertion

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Dans l'Yonne, les entreprises du BTP se mobilisent en faveur de l'insertion des publics en voie d'exclusion. Point fort du dispositif : le GEIQ.

Faire la preuve qu'un secteur tel que le bâtiment et travaux publics (BTP), en dépit des difficultés qu'il traverse, est capable de remplir une mission d'insertion sociale vis-à-vis de publics en difficulté. Tel est le défi qu'ont lancé les organi-sations professionnelles du bâtiment (1) de Bourgogne en créant le groupement d'employeurs pour l'insertion et la qualification (GEIQ) BTP 89 d'Auxerre, en mai 1995. « Si personne ne conteste le rôle que joue le BTP en matière d'insertion professionnelle (50 000 apprentis sont formés chaque année dans ce secteur), les maîtres d'ouvrage et l'administration ne reconnaissaient pas aux entreprises un rôle d'insertion sociale », affirme Daniel Cartereau, assistant technique des métiers de la Fédération départementale du bâtiment.

Et pour cause. Les entreprises n'ont-elles pas longtemps estimé que ça n'était pas de leur ressort ? Conscientes des drames qu'engendre l'exclusion, elles investissent néanmoins aujourd'hui le champ de l'insertion. Mais que l'on ne s'y trompe pas, « les structures d'insertion sont la conséquence de la récession, elles n'ont pas vocation à être pérennisées ».

Pas de philanthropie

Fort de sa longue expérience en matière d'accueil et de qualification des jeunes, le BTP de l'Yonne a décidé de se mobiliser pour « donner une chance à des jeunes et moins jeunes d'entrer sur le marché du travail » en leur permettant de bénéficier d'une formation et d'une première expérience professionnelle en entreprise. Le GEIQ BTP 89 entend à la fois être l'interface entre les services de l'emploi et les entreprises, et constituer un tremplin pour de futurs salariés de la branche. Sa légitimité ? Il la tient des professionnels qui sont à l'origine de cette initiative et il se positionne clairement comme « un outil de la profession ».

La démarche n'a rien de philanthropique puisqu'il s'agit tout autant de favoriser l'insertion de ces publics que de limiter l'hémorragie consécutive à l'effondrement des marchés dont souffre cette profession (des effectifs en baisse de 10 % au cours des 18 derniers mois) et de préparer le redémarrage attendu de l'activité. « Le GEIQ constitue un bon moyen d'anticiper sur des besoins de compétences, tout en revalorisant une population en voie de marginalisation », estime Daniel Cartereau. En outre, le recours à ce type de structure permet aux entreprises de répondre aux critères additionnels du « mieux-disant social », de plus en plus souvent imposés dans les marchés publics, et donc d'avoir accès à un plus grand nombre de marchés. La « sinistrose » est néanmoins telle que « le discours sur l'insertion a du mal à passer auprès des professionnels, reconnaît Daniel Cartereau, il faut faire des efforts pour motiver les entreprises ».

Ce dispositif permet pourtant aux entreprises du BTP du bassin d'emploi d'Auxerre de disposer de salariés, embauchés par le GEIQ et mis à leur disposition pour la durée du chantier. Elles sont complètement libérées de toute contrainte d'ordre administratif relative à la formation. Le GEIQ se charge de la sélection des candidats et de la mise en place de parcours préalables à l'embauche. C'est également le GEIQ qui assure le suivi personnalisé des salariés au terme de leur contrat. A charge pour les entreprises de contribuer à l'insertion et à la qualification de ces salariés en voie d'exclusion. A cet effet, elles désignent un tuteur dont la mission est double : intégrer le salarié dans une communauté de travail et lui apprendre le métier sur le chantier, dans le cadre d'une formation en alternance.

Au passage, les entreprises ont ainsi l'occasion de tester des salariés qu'elles sont susceptibles d'employer par la suite. Le GEIQ facture les heures de mise à disposition du personnel (à hauteur de 50 F de l'heure). Il couvre avec ces recettes - environ 750 000 F - la moitié de son budget de fonctionnement annuel.

Une trentaine d'entreprises ont d'ores et déjà signé la charte d'adhésion au GEIQ, qui espère pouvoir étendre son champ de partenariat au-delà du périmètre d'Auxerre « afin de mailler le département et de limiter ainsi le problème de la faible mobilité géographique des jeunes », explique Daniel Cartereau.

Reprendre confiance en soi

En amont, pour procéder au recrutement des salariés, le GEIQ BTP 89 travaille en étroite collaboration avec l'ANPE et Phare, une structure locale qui regroupe la mission locale, la PAIO, le CIBC et l'AFPA (2). Depuis un an, 25 personnes ont ainsi bénéficié d'un contrat de travail, d'une durée moyenne de six mois. Durée suffisante, d'après les responsables du GEIQ, pour un parcours d'insertion. Il s'agit en effet plus d'une phase de resocialisation durant laquelle les individus marginalisés réapprennent les rythmes et les gestes du travail. « Six mois suffisent souvent pour que d'anciens Rmistes se sentent revalorisés, le GEIQ produit un déclic sur eux », estime-t-on à la Fédération départementale du bâtiment.

Rien ne sert donc de prolonger inutilement la phase d'insertion. Une récente étude du CEREQ (3) souligne d'ailleurs qu'il est « très rare que des recours multiples, au-delà de deux aux dispositifs d'insertion permettent l'insertion en emploi. Ils révèlent un itinéraire d'échec autant qu'ils le génèrent ». Le GEIQ s'inscrit résolument dans le court terme, pour répondre à des besoins ponctuels de main-d'œuvre au sein d'entreprises qui ne peuvent s'engager à pérenniser un emploi au-delà de six mois.

Les jeunes de moins de 26 ans sont embauchés dans le cadre de contrats de qualification et les autres par le biais de contrats initiative-emploi (CIE). CIE qui posent problème, car le législateur a imposé une durée minimum d'un an. « C'est trop long pour un sas comme le GEIQ, estime Daniel Cartereau, le CIE prive une deuxième personne d'un contrat de travail avec le GEIQ. »

A l'issue de ces contrats, le GEIQ accompagne les salariés dans leur recherche d'emploi. Un suivi pour lequel il lui arrive de faire appel à des travailleurs sociaux, notamment pour les allocataires du RMI. Plus de la moitié des salariés embauchés par le GEIQ en 1995 ont signé un CDI ou un CDD d'au moins six mois à l'issue de leur parcours d'insertion. C'est le cas de Jean-Jacques Daviau, qui vient de retrouver un emploi après deux ans de chômage. « Les quatre mois passés au GEIQ m'ont aidé à me remettre dans le bain, explique ce maçon de 40 ans, j'ai repris confiance en moi et j'ai réussi à faire les démarches qui m'ont permis de retrouver du travail. » Lorsque l'emploi n'est pas au bout du parcours d'insertion mais que les personnes accueillies, en dépit de qualifications insuffisantes, sont assez motivées pour travailler dans le BTP, le GEIQ les oriente vers une formation qualifiante, via l'Association régionale pour l'insertion et la qualification (ARIQ ) qui prend le relais.

Créé en 1990 par les partenaires sociaux du BTP, cet autre dispositif d'insertion a vocation, lui, à favoriser l'insertion et la qualification professionnelle des jeunes dans le BTP. Sa devise : « L'emploi d'abord, la formation ensuite ». L'ARIQ procède à la sélection et au recrutement des jeunes ainsi qu'à la recherche d'offres d'emploi. Après un sas de préqualification qui permet au jeune de valider son projet professionnel, celui-ci est embauché dans le cadre d'un contrat de qualification de deux ans.

L'entreprise prend un double engagement :rémunérer le jeune au SMIC pendant la durée de son contrat et l'embaucher en contrat à durée indéterminée au bout de deux ans. « Il n'y a pas d'entrée en préqualifiant sans offre d'emploi derrière », affirme Marc Savean, coordonnateur technique de l'ARIQ. Contrairement au GEIQ, ce parcours s'inscrit dans le long terme, l'entreprise anticipe sur des besoins de compétences à venir et mise sur un jeune à qui elle offre une qualification et une insertion professionnelle. Le bilan est plutôt positif, puisqu'en six ans d'existence l'ARIQ a permis à 500 jeunes de bénéficier d'un contrat de qualification, et que 85 % d'entre eux sont restés dans la profession.

Un armistice au service de l'insertion

Une réussite que les dispositifs d'insertion de l'Yonne doivent beaucoup à la qualité du partenariat local et à la complémentarité des structures. Un pari qui n'était pourtant pas gagné d'avance, compte tenu des relations conflictuelles qu'entretenaient les entreprises du BTP de la région avec ID'EES 89, une entreprise d'insertion qui a notamment développé une importante activité dans le BTP.

Principal reproche fait à cette dernière :répondre en direct aux appels d'offres des marchés publics avec des prix qui entraient directement en concurrence avec des entreprises, pour la plupart artisanales, qui elles ne perçoivent pas les aides de l'Etat dont bénéficient les entreprises d'insertion. Ce conflit est même pour beaucoup dans la création du GEIQ BTP 89 : « Il fallait mettre un frein à l'avancée d'ID'EES 89 sur ce terrain », reconnaît Daniel Cartereau.

La hache de guerre n'est réellement enterrée que depuis le 13 mai dernier, date à laquelle une convention de partenariat a été signée entre la Fédération des entrepreneurs et artisans du BTP de l'Yonne et ID'EES 89, en présence de Jean-Pierre Soisson, maire d'Auxerre. Au terme de cet armistice, ID'EES 89 s'engage à ne plus répondre directement aux consultations lancées pour les marchés publics de travaux, mais à faire connaître à la Fédération du bâtiment les chantiers sur lesquels elle souhaite se positionner. En contrepartie, les entreprises du BTP s'engagent à développer la sous-traitance et la cotraitance avec ID'EES 89, à hauteur du chiffre d'affaires actuel de celle-ci sur les marchés publics, soit 3,5 millions de francs.

Ce partenariat devrait en outre permettre de développer les relations des diverses structures d'insertion entre elles : pour des jeunes loin de l'emploi, le préqualifiant pourrait être confié à ID'EES 89, qui passerait ensuite le relais à l'ARIQ ou au GEIQ en fonction du profil de la personne et de ses qualifications. « Nous accueillons un public qui n'accéderait pas à l'emploi sans nous, déclare Gilles Perquis, gérant d'ID'EES 89, nous ne marchons donc sur les plates-bandes de personne. » 50 % des personnes embauchées par cette entreprise d'insertion trouvent ensuite du travail en CDD ou CDI.

Ce maillage local des structures d'insertion est en outre le fruit d'une volonté politique forte. Ainsi le GEIQ, par exemple, a-t-il bénéficié du soutien financier de la DDTEFP (à hauteur de 90 000 F fin 1994), du plan local d'insertion par l'économique (PLIE) auxerrois (100 000 F) et du conseil général (200 000 F). En contrepartie, le GEIQ s'est engagé à embaucher dix personnes prioritaires dans le cadre du PLIE et dix allocataires du RMI.

L'inquiétude est cependant de mise quant à la reconduction de ces aides en 1996 et dans les années à venir. Les organisations professionnelles espèrent qu'une reprise des carnets de commandes viendra donner un appel d'air sur le marché de l'emploi. Paradoxalement, le BTP pourrait même souffrir à terme d'une pénurie de main-d'œuvre qualifiée dans les années à venir, compte tenu des départs en retraite nombreux, inhérents à la moyenne d'âge élevée dans ce secteur.

Virginie Besson

Notes

(1)  La Fédération départementale du bâtiment de l'Yonne et la Fédération régionale du bâtiment de Bourgogne.

(2)  PAIO : Permanence d'accueil, d'information et d'orientation - CIBC : Centre interinstitutionnel de bilan de compétences - AFPA : Association pour la formation professionnelle des adultes.

(3)  Centre d'études et de recherche sur les qualifications - CEREQ Bref n° 119 - Avril 1996.

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