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Comment connaître sans exclure ?

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Refusant « le ghetto statistique », un rapport du Conseil national de l'information statistique propose de concilier méthodologie et éthique pour connaître les sans-abri. Enjeux avec Pierre Calame, président du groupe de travail (1).

Actualités sociales hebdomadaires  : Les populations sans abri ne sont-elles pas également des exclues de la statistique ?

Pierre Calame  : Ce qui est certain, c'est que jusqu'à présent les sans-abri, ceux qu'on affuble de ce vocable horrible de SDF, étaient mélangés dans les enquêtes avec l'ensemble des gens d'habitat mobile ou précaire. Jusqu'à présent ils n'avaient pas été appréhendés comme une catégorie statistique. D'où les interprétations fantaisistes du recensement et les débats sans fin sur le fait de savoir combien ils sont. Et, faute de données précises, la tendance à gonfler ou non les estimations selon que l'on veuille ou non mettre l'accent sur le problème. Pour autant, je ne suis pas sûr qu'on puisse parler d'exclusion de la statistique des sans-abri. Le risque serait presque, à l'inverse, de vouloir les dénombrer et d'en faire une catégorie statistique.

ASH  : Mais ne serait-ce pas, d'une certaine façon, un début de reconnaissance ?

P. C.  : Non. Les sacs de blé, les arbres dans une forêt sont une catégorie statistique. On compte tout. Je ne vois pas en quoi quantifier les sans-abri peut améliorer leur statut. J'aurais même tendance à penser l'inverse. Dans l'acte de dénombrer, il y a aussi un acte d'instrumentalisation. Et construire une catégorie, ce n'est surtout pas reconnaître. C'est dénombrer, c'est autre chose. En outre, pour les sans-abri, cela n'a aucun sens.

ASH  : Pourquoi ?

P. C.  : Tout simplement parce que le fait de se trouver à la rue, à un moment donné, recouvre des situations extrêmement diverses. Et à vouloir à toute force mettre en avant « le » chiffre des sans-abri, on risque de masquer cette hétérogénéité avec de très grandes conséquences politiques. Car, dès lors qu'on dénombre, on donne l'idée qu'il faut faire telle ou telle politique. Les chiffres ne sont pas neutres. En outre, nos travaux ont montré que les sans-abri ne sont que la partie émergée d'un iceberg beaucoup plus grand. Lequel résulte de l'évolution divergente de la société d'une part et du parc de logements de l'autre. Qu'est-ce qui fait que ces gens, à un moment donné, sont logés ou sans abri ?

ASH  : Si l'enjeu n'est donc pas de dénombrer, que s'agit-il de faire ?

P. C.  : Il s'agit d'aider la société à mieux connaître et reconnaître les sans-abri et les mécanismes de l'exclusion du logement  et faciliter la réflexion du corps social et politique sur ce que cela signifie pour notre société et la manière d'y faire face. Il y a donc bien un enjeu de connaissance. D'où une réflexion également éthique sur le rapport entre la nature de ce que l'on regarde et la politique que l'on mène. Il est évident que si vous vous intéressez uniquement au nombre des sans-abri, instantanément, il y a un effet médiatique. Et instantanément, on annonce la mise en construction de chambres d'hébergement, l'ouverture de locaux désaffectés ou un nouveau programme de PLA...

Par contre, si vous mettez en évidence que, dans certaines agglomérations, il y a de fortes tendances pour qu'une partie de la population se trouve dans une impasse face au logement, vous renvoyez à une vraie décision politique. Quelle politique locale mettre en œuvre vis-à-vis des gens (ressources, emploi...) mais aussi vis-à-vis du parc du logements pour y faire face ?

ASH  : Concrètement, comment « connaître et reconnaître » les sans-abri ?

P. C.  : Dès lors que l'on essaie de travailler sur la connaissance des sans-abri, on ne peut pas dissocier les préoccupations méthodologiques et éthiques. Et à travers nos enquêtes expérimentales locales, nous avons montré, je crois, que l'on pouvait concilier rigueur scientifique et démarche éthique.

Certaines questions sont ainsi essentielles. D'abord, connaître quoi : est-ce que l'on chiffre ou est-ce que l'on cherche à connaître des processus ? Ensuite, connaître comment : est-ce la rafle, le coup de filet où l'on prend les oiseaux qui se déplacent, pour éviter les doubles comptes ? Ou est-ce une approche respectueuse des gens ? C'est ainsi que les enquêteurs ont admis d'avoir à faire de longues interviews avec les personnes. Lesquelles ont surtout envie de se raconter et non pas de répondre aux questions. Enfin, connaître pour qui : les personnes sont-elles destinataires de cette information ? Evidemment, c'est difficile. Mais il y a eu, dans notre démarche éthique, un effort de restitution.

ASH  : Quel principal enseignement retirez-vous des enquêtes menées ?

P. C. : Ce qui apparaît, c'est que l'on se trouve en face d'une situation potentiellement explosive. Tous les mécanismes sont en place pour que se renouvelle en permanence, voire s'agrandisse, le flux de gens qui ne trouvent pas à se loger dans un logement autonome, stable et accessible à leur bourse. Ce qui est masqué par le fait que la plupart des réseaux familiaux et sociaux tiennent encore, malgré tout, un minimum le coup. D'un côté la population se précarise et, de l'autre, le parc HLM ou privé de logements à bas loyers est en train de s'éliminer : on rénove les centres-villes, on impose la mise aux normes des logements, on mène une politique de réhabilitation des logements HLM, la classe moyenne reconquiert les quartiers anciens... Des mécanismes convergents, tous légitimes et positifs par certains côtés, mais qui s'accumulent.

ASH  : Ce qui signifie ?

P. C.  : Qu'il faudra de plus en plus d'argent public pour permettre à des gens sans revenu d'accéder à un logement de plus en plus cher. Si nous n'y prenons pas garde, le droit à l'accès à un logement autonome sera de moins en moins respecté. Ou il le sera au prix d'une injection d'argent public auquel je ne suis pas sûr que la société soit prête à consentir.

ASH  : Les mécanismes mis en place par la loi Besson sont-ils donc inopérants ?

P. C.  : En fait, le problème, c'est surtout l'effet désastreux de la décentralisation. Car la véritable échelle à laquelle se pose le problème du logement, c'est le bassin d'habitat ou l'agglomération. Le seul niveau qui n'existe pas dans la décentralisation. Malgré toutes ses vertus, la loi Besson amène au niveau départemental à recenser la mise en œuvre de dispositifs. Mais ceux-ci sont-ils à l'échelle ? Sont-ils les plus efficaces ? Personne n'en a aucune idée. On manque cruellement d'études locales sur le marché du logement. Or, le seul moyen de poser convenablement le problème, c'est de les renforcer très rapidement pour savoir où l'on en est au niveau de chaque agglomération.

ASH  : Qu'est-ce qui vous apparaît prioritaire ?

P. C. : A mon avis, le plus urgent, c'est justement de s'organiser au niveau local pour créer, à l'échelle de l'agglomération, un comité de suivi d'une connaissance en vue de l'action de la situation de précarisation dans le logement. Lequel associerait de façon partenariale l'Etat, les collectivités locales, les associations, les organismes de logement public. Et, très important, qui définirait un mode de représentation des exclus.

Je crois que c'est dans l'espace local que l'on peut aller le plus vite pour connaître, que c'est là qu'on peut le mieux connaître et qu'il y a le rapport le plus direct entre connaître et agir.

ASH  : Vous formulez plusieurs recommandations pour parvenir à une meilleure connaissance des sans-abri. Pensez-vous être entendus ?

P. C.  : Le groupe de travail a décidé de se revoir dans un an pour vérifier ce qui a été fait de nos recommandations. Car quelque chose m'a un peu échaudé. J'ai vu à quel point, malgré l'importance que chacun dit attacher à ces problèmes, il a fallu galérer pour trouver l'argent pour les études méthodologiques expérimentales. Est-ce que l'on a vraiment envie de connaître et de reconnaître les sans-abri ? En fait, il y a un fantasme du coup de filet. Ce qu'on veut, c'est classer. On veut ne plus les voir.

Aussi, je veux voir au pied du mur les décideurs. Par exemple, nous proposons de réaliser une enquête nationale auprès des personnes fréquentant les lieux d'hébergement ou d'accueil en utilisant la méthode mise au point par l'INED. Or il va falloir mettre de l'argent. Qui va le mettre ? C'est là que je demande à voir.

ASH  : Vous dites qu'il faut « oser prendre le temps de comprendre ». Est-ce compatible avec l'urgence qui domine actuellement le politique ?

P. C.  : Connaître et reconnaître prend du temps. C'est vrai au niveau du rapport enquêteur-enquêté car les gens ont envie de raconter leur vie. Ensuite, il s'agit de comprendre des processus et ce n'est pas juste faire trois tableaux statistiques. Et puis, cela prend du temps de s'expliquer sur la signification de ces chiffres.

Maintenant, si l'on est pressé d'agir, la réponse est simple : à travers les différents points de contact de la santé, de l'hébergement, de la restauration, on a les moyens de repérer instantanément des gens en grande situation de précarité. La connaissance du nombre n'est en rien un préalable à l'action d'urgence.

Par ailleurs, prenons conscience que le système population-médias-politique est en train en permanence de produire un système centré sur le très court terme. Et cela c'est très grave. Aussi, que chacun fasse son boulot : que les politiques osent dire « je résiste », que les médias mettent en évidence qu'il y a un problème extrêmement grave qu'il faut prendre à bras-le-corps. Et que la population comprenne à quel point il serait pervers de dénombrer les sans-abri et d'agir dans l'urgence.

Propos recueillis par Isabelle Sarazin

UNE SÉRIE D'ENQUÊTES EXPÉRIMENTALES

En 1993, le Conseil national de l'information statistique (CNIS) avait recommandé que la population sans abri fasse l'objet, sous son égide, « d'une investigation méthodologique pour préparer les voies d'une meilleure connaissance de ces populations ». C'est pour répondre à cette préoccupation qu'a été créé le groupe de travail sur les sans-abri. Refusant de se limiter au simple décompte, le groupe a suivi un ensemble d'enquêtes expérimentales locales concernant des personnes sans domicile (enquêtes de l'INED à Paris et du CREAI-Alsace dans la communauté urbaine de Strasbourg), l'accès au logement des populations à bas revenus (enquêtes de la mission régionale d'information sur l'exclusion Rhône-Alpes et de la direction régionale de l'INSEE sur le grand Lyon et en Seine-Saint-Denis), les ménages concernés par une procédure d'expul- sion (enquête du ministère de la Justice). Son rapport pose les conditions de reproduction de ces investigations à plus grande échelle et formule des recommandations pour que les populations démunies soient mieux prises en compte dans le système statistique (2). Avec quatre propositions : réaliser une enquête nationale auprès des personnes fréquentant les lieux d'hébergement ou d'accueil principalement destinés aux sans domicile ; mieux prendre en compte les populations sans logement autonome stable dans le recensement de la population et les enquêtes nationales ; développer des investigations locales sur l'accès au logement des populations à bas revenus ; réaliser une enquête nationale sur les ménages menacés d'expulsion.

Notes

(1)  Pierre Calame, président du groupe de travail sur les sans-abri, est président de la Fondation pour le progrès de l'Homme.

(2)  Voir ASH n° 1965 du 8-03-96. Pour une meilleure connaissance des sans-abri et de l'exclusion du logement. Secrétariat général du CNIS : Insee - 18, bd Adolphe-Pinard - 75675 Paris cedex 14 - Tél. 1 41.17.52.62.

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