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Des professionnels répondent à l'appel des chercheurs

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« Manifestez et faites entendre la misère, les inutiles au monde, ceux que l'on appelle si facilement des “exclus”.  » Lancé aux travailleurs sociaux en plein cœur du mouvement social (1), l'appel de chercheurs et de professionnels du social a d'ores et déjà suscité des réactions aussi vives que contrastées. Quoique saluant pour la plupart cette initiative, les professionnels de terrain, signataires ou non, expriment des réserves et des incertitudes à l'égard de ce texte intitulé « Prenons la parole ! ».

Est-ce, s'interrogent-ils, aux travailleurs sociaux de replacer l'exclusion au cœur du débat social ? « Est-ce le plus urgent et le plus utile pour eux dans cette période de consécration de la fracture sociale ? », questionne, en particulier, Yves Le Duc, formateur à l'IRTS de Paris. En outre, les professionnels doivent-ils aller jusqu'à porter la parole des plus démunis, au risque de la leur confisquer ou de la trahir ? Et de quelle légitimité peuvent-ils se prévaloir : celle du professionnel compétent, du citoyen impliqué, du militant engagé... ?

Quelle parole ?

« Les travailleurs sociaux ne sont pas les porte-voix des exclus », répond d'emblée Joseph Rouzel, éducateur et formateur. Lequel estime que l'une des raisons de la crise actuelle est « le verrouillage généralisé de la parole », que ce soit du fait du gouvernement, de l'opposition, des médias ou même des chercheurs. « Il y aurait donc un paradoxe à ce que les travailleurs sociaux reproduisent et entretiennent cette parole confisquée. Prenons-y garde », prévient-il. Une prise de position qui, pour scrupuleuse qu'elle soit, ne satisfait pourtant pas, loin s'en faut, tous les praticiens de l'action sociale. Car les publics qu'ils côtoient sont souvent bien trop en difficulté pour défendre, eux-mêmes, leurs propres intérêts. « Les personnes très démunies n'ont pas assez confiance en elles. Leur manque de capital narcissique, leur difficulté à trouver du sens à leur vie, leur insuffisance de dynamisme rendent difficile une quelconque action leader », explique ainsi Lionel Trouplin, éducateur à la Cité Saint-Martin, à Paris. D'autant qu'être chômeur, sans-logis ou sans-papier, ne constitue pas, à l'évidence, une identité positive ou un statut permettant de faire émerger une mobilisation autour de revendications précises.

Conséquence : les travailleurs sociaux se trouvent en permanence sur le fil du rasoir, tiraillés entre le risque de confisquer la parole des exclus et la nécessité de faire en sorte que ceux-ci ne restent pas les éternels laissés-pour-compte du débat social. « Personne ne parle plus de l'exclusion. J'ai l'impression que l'on a oublié les personnes en difficulté. C'est ce qui m'a choqué lors des manifestations qui se sont déroulées ces dernières semaines », proteste d'ailleurs Ghislaine Littaye, formatrice à la Maison de la promotion sociale de Saint-Marcelin, dans l'Isère. Des propos qui font écho à ceux de Saïd Bouamama, formateur en travail social dans le Nord, à l'EES et à l'IFAR. « Les exclus sont les grands absents du mouvement social actuel. Sans se substituer à eux, les travailleurs sociaux pourraient jouer un rôle de relais. Autrement, un grand silence continuera à peser sur l'exclusion. » Avec le risque, toujours présent, d'instrumentaliser les plus démunis. « Evidemment, ils doivent pouvoir s'exprimer mais attention à ne pas les transformer en des hommes de troupe envoyés en première ligne », tranche Jacques Ladsous, vice-président du CSTS.

D'autres n'hésitent plus, désormais, à aider directement les exclus à s'organiser. A l'image de ces professionnels qui militent aujourd'hui au sein de divers mouvements de sans-logis ou de précaires. « Les travailleurs sociaux doivent, au minimum, porter une analyse critique sur les lacunes des politiques sociales. Mais ils doivent également s'engager aux côtés des exclus et encourager l'auto-organisation de ceux qui souffrent de la misère et de la précarité », s'enflamme ainsi Jean-Jacques Deluchey, assistant social et membre du Groupe de réflexion et d'action logement (GRAL). Avec la difficulté, probablement inévitable, de confondre, parfois, le discours militant avec l'analyse du professionnel et le point de vue du simple citoyen. Mais comment ne pas déborder très rapidement dans le champ du politique dès que l'on parle d'exclusion ? « Il faut effectivement essayer de redonner une citoyenneté aux gens mais ça ne suffit pas. Notre rôle consiste également à poser le problème du fonctionnement de cette société qui continue à produire de l'exclusion », martèle Claude Cherblanc, responsable d'une cellule d'appui RMI à Dunkerque et membre de l'association Pyramide (laquelle regroupe, notamment, des travailleurs sociaux, des agents de l'ANPE et des urbanistes).

Autre limite, une démarche militante, impliquant des personnes en difficulté, est-elle compatible avec un processus de réinsertion, souvent long et exigeant ?Car, force est de reconnaître que certaines personnes, effectivement dépourvues des droits minimaux et déconnectées de tout véritable circuit d'échange social, ne parviennent plus à se situer autrement qu'en consommateur de prestations et de droits, et non en citoyen-acteur. « Nous recevons dans notre service des jeunes qui, après s'être impliqués dans des actions militantes, revendiquent des droits, comme celui d'être hébergé. C'est légitime, mais j'observe que ces revendications ne facilitent pas une dynamique d'échanges dans laquelle le droit implique également le devoir », s'inquiète, à ce propos, Patrick Rouyer, directeur du service jeunes de l'ANRS, à Paris, qui se dit prêt à adhérer au manifeste. D'où, selon lui, la nécessité de réfléchir à un système équitable d'échanges avec les usagers. « C'est ça notre travail. A chacun sa place. Nous ne sommes pas des militants. »

« Etre militant de notre profession »

Il est vrai que, pour certains professionnels, pas question de franchir la ligne jaune en s'engageant, en tant que travailleurs sociaux, dans une démarche militante et politique active. « Nous devons effectivement prendre la parole mais pour être, avant tout, des militants de notre propre profession. Notre légitimité est, en priorité, d'élaborer des propositions sur le plan professionnel », estime, pour sa part, Colette Duquesne, assistante sociale de secteur dans les Hauts-de-Seine et auteur du Journal d'une assistante sociale. Autre point de vue, celui de Joseph Rouzel, pour qui il s'agit, plutôt, de distinguer le champ professionnel de la démarche citoyenne. « Aujourd'hui, la parole est à la rue. C'est là que j'ai envie d'être, en tant que citoyen, pour organiser un contre-pouvoir et des espaces d'expression », explique-t-il.

Quoi qu'il en soit, au-delà des divergences, tous s'accordent sur le fait que cet appel répond à une véritable attente des professionnels. A tel point qu'un certain nombre d'entre eux se sont empressés de le diffuser autour d'eux, voire de le distribuer lors des manifestations de ces derniers jours. On ne peut plus continuer ainsi face à une misère galopante, disent-ils en substance, il faut aller au-delà du sentiment d'impuissance qui mine actuellement le secteur. Une impatience dont les finalités demeurent cependant relativement floues. « On tourne en rond. Il faut dépasser nos blocages, notamment institutionnels, pour que nos réflexions soient portées sur la place publique », commente Dominique Bourgeois, directrice d'une mission locale à Bruay-La-Buissière dans le Pas-de-Calais, estimant nécessaire de sortir d'un silence complice. « Je ne sais pas très bien sur quoi cet appel pourrait déboucher, hésite pour sa part Ghislaine Littaye, mais il faudrait aller plus loin. Il faut que le lien se fasse, par exemple à l'échelle d'une petite ville comme la nôtre, entre les exclus et ceux qui revendiquent actuellement pour leurs statuts et leurs emplois. »

La pétition a également précipité une réflexion déjà engagée et rencontré des initiatives emblématiques d'un certain état d'esprit. Ainsi le GRAL se félicite. « Les travailleurs sociaux se sont trop longtemps tus ces deux dernières décennies. Et, avec eux, les chercheurs du champ social ! L'incitation à l'auto-organisation de ceux qui sont directement concernés par la misère est une démarche proche de notre organisation. » Et en région parisienne, avec des syndiqués CGT 75, la CRC et le CASIF, il a décidé, le 19 décembre, de constituer un pôle fédérateur des personnels de l'action sociale.

A Dunkerque, un Livre blanc

Autre exemple, à Dunkerque, l'association Pyramide qui a déjà élaboré une plate-forme de revendications dénonçant les politiques sociales actuelles. « La charité ne doit pas pallier les reculs des politiques publiques », écrivent ses responsables, réclamant la refondation d'un service public « assurant la solidarité nationale » ainsi qu'un débat « sur une autre répartition des richesses et du travail ». « Nous souhaitons maintenant élaborer un Livre blanc, faire des propositions et constituer un réseau avec des groupes semblables existant en France », explique Claude Cherblanc, l'un des fondateurs. « Fondamentalement, il s'agit de redonner du sens à ce que nous faisons. » Car l'enjeu est aujourd'hui, aussi, de s'interroger sur les professionnalités et plus globalement sur le sens des métiers du social. « Mais, on sait qu'une prise de parole limitée au champ professionnel ne suffira pas, ajoute ce travailleur social, nous devons forcer les portes du monde médiatique. »

Dans la même région, à Lille, la Coordination interétablissements du secteur social a organisé un mouvement de grève dans plusieurs institutions. En projet : la réalisation de cahiers de doléances et de propositions. « Nous demandons à chaque équipe d'établir un état des lieux du secteur et de faire remonter leurs revendications et les besoins non couverts, en essayant de distinguer le ressenti des professionnels de la parole des usagers », explique Saïd Bouamama, l'un des animateurs de la coordination. Lequel souligne toutefois la difficulté de mobiliser un secteur par nature éclaté et des professionnels qui subissent une forte pression de la part des personnes en grande difficulté. « Il manque trois choses pour que les travailleurs sociaux se fassent entendre, poursuit-il, un espace/temps de réflexion collective, une organisation commune et des outils de diffusion des idées. »

Autre coordination en cours de création : celle lancée dans la capitale, notamment par Lionel Trouplin, et qui aurait déjà reçu le soutien de 300 personnes. « Ce projet est bâti non sur des revendications corporatistes, mais sur une réflexion sur le système économique et social dans lequel nous vivons », précise l'éducateur qui souhaite, en particulier, créer un observatoire social destiné aux exclus, qui pourrait, entre autres, mener une étude qualitative à long terme permettant de mieux comprendre les causes de l'exclusion et de connaître le devenir des personnes exclues.

Dépasser le coup de colère

Cependant, pour intéressantes qu'elles soient, les expériences existantes demeurent très minoritaires. Et de nombreux professionnels attendent maintenant que les auteurs de l'appel donnent une suite à leur initiative . « < 128 >a n'est déjà pas facile de prendre la parole en raison de cette espèce de loi du silence qu'entretient, notamment, la crainte de sanctions hiérarchiques. Mais, martèle avec force Colette Duquesne, si les chercheurs demandent aux travailleurs sociaux de prendre la parole, ils ont le devoir de leur répondre. Ils pourront ainsi nous aider à dépasser une vision individuelle des choses, un coup de colère ponctuel, et nous aider à imaginer ce que l'on peut faire. » « Chacun son rôle. Les chercheurs n'ont pas vocation à prendre la tête d'un quelconque mouvement », nuance l'un des premiers signataires du texte, le sociologue Michel Chauvière. « Les travailleurs sociaux doivent s'organiser eux-mêmes », précise-t-il, avant d'ajouter : « il faut, certes, que les chercheurs trouvent à s'articuler avec les professionnels et les populations. Mais, inversement, il est nécessaire que les intervenants sociaux reconnaissent que nous sommes aussi dans un champ théorique. »

Au final, force est de constater que si les travailleurs sociaux ne s'expriment pas collectivement sur l'exclusion, d'autres occuperont, et occupent d'ailleurs déjà le terrain. Faut-il le rappeler ? Ce sont déjà les associations, regroupées autour de l'Uniopss au sein du collectif Alerte, qui avaient porté l'idée d'une loi-cadre contre l'exclusion. Aujourd'hui, la FNARS et ATD quart monde sont intervenues afin de ramener l'exclusion au centre du débat. La FNARS demandant à Alain Juppé que le secteur associatif de l'action sociale et de l'insertion soit associé au sommet social (voir ce numéro). Plus tardivement, l'Uniopss a demandé aux participants au sommet de prendre en considération « le sort des 5 millions de personnes privées de vrais emplois, vivant dans l'insécurité et privées de moyens d'action ». Quant aux mouvements de chômeurs et de sans-logis, qui ont également souhaité participer au sommet social, ils devaient organiser le 20 décembre, au centre Pompidou à Paris, un contre-sommet.

Reste que, 15 jours après son lancement, la pétition n'a encore recueilli qu'environ 150 signatures. Faudra-t-il admettre, avec Christian Bachmann, signataire de l'appel et enseignant à Villetaneuse, que les travailleurs sociaux sont, au fond, des salariés comme les autres ? Et qu'ils se mobiliseront, plus sûrement, lorsque leurs statuts et leurs acquis seront directement menacés. Ou, comme le souligne Patrick Rouyer, que « dans les métiers du social, on est coincé par une contradiction à la fois fondatrice et culpabilisante : se coltiner la misère du monde sans défaillir ».

Laure Lasfargues et Jérôme Vachon

Notes

(1)  Voir ASH n° 1952 du 8-12-95.

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