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ALCOOL ET MATERNITÉ : DÉPASSER LE TABOU

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Face à l'alcoolisme d'une femme enceinte ou d'une jeune mère, les travailleurs sociaux se trouvent particulièrement démunis. Comment évaluer et prendre en compte ce type de situation, et répondre à cette souffrance ?

L 'alcoolisation de Pauline a toujours été connue des travailleurs sociaux. Tremblements, haleine caractéristique, attitude fuyante, difficulté de repère dans le temps, instabilité de logement : on retrouve chez elle des signes qui ne trompent pas », raconte Corinne Leclercq, assistante sociale au centre social d'Albert, dans la Somme. « Son agressivité physique et verbale, la suspicion de violence vis-à-vis de son bébé et le climat d'insécurité dans lequel il vivait ont motivé une ordonnance de placement de six mois. » A l'occasion de l'entrée d'Amélie au centre départemental de l'enfance, la puéricultrice de la PMI a évoqué la question de l'alcool avec Pauline : elle a réagi très violemment, et, depuis, elle refuse d'en parler. Quelles sont les voies à suivre afin d'aider la jeune mère à prendre en charge son alcoolisme qu'elle nie, et alors qu'elle exprime le désir de maintenir des liens avec sa fille, s'interrogent les travailleurs médico-sociaux du secteur ? « Quand on sait qu'il y a un problème d'alcool comme dans le cas de Pauline, c'est difficile à vivre pour nous et pour elle », commente Corinne Leclercq.

Le désarroi des professionnels

Les difficultés de prise en charge d'une mère alcoolique et la recrudescence de ces situations ont poussé l'ANPA (Association nationale de prévention de l'alcoolisme) à organiser récemment un colloque national en Picardie, pour aborder, entre autres, ce thème (1). Cette région n'a sans doute pas été choisie au hasard : en matière d'alcoolisme, la Picardie, à la fois industrielle et agricole, tend à se rapprocher des tristes records des régions voisines du Nord-Pas-de-Calais et de l'Ouest de la France. Sur le terrain, d'ailleurs, dans la région d'Abbeville, sous-préfecture de la Somme, le désarroi des professionnels a conduit depuis près de deux ans à un travail de partenariat entre les services sociaux, les sages-femmes, des conseillères en ESF, des éducateurs et le centre d'hygiène alimentaire et d'alcoologie (CHAA) de la ville. Dans cette structure, des travailleurs sociaux, psychologues et infirmiers y proposent une prise en charge sur place ou en ambulatoire. « Comment aborder la question quand une mère s'alcoolise ? Quelle prise en charge médico-sociale mettre en place ? Sommes-nous en mesure de bien « tout » dépister ? Autant de questions que des travailleurs sociaux, notamment les travailleuses familiales de l'association Aide aux mères, sont venus nous poser », explique Jean-Marie Beaudot de l'ANPA de la Somme. Sa réponse : réfléchir aux moyens de mettre en place, à partir de situations précises, une relation d'aide globale impliquant tous les intervenants concernés, depuis le pédiatre de la maternité jusqu'à l'assistante sociale du quartier, en passant par une directrice d'école ou le juge des enfants. « Ces temps de formation-réflexion permettent d'appréhender différemment la question de l'alcool, qui demeure un tabou pour beaucoup de travailleurs sociaux. La première action, pour autoriser une meilleure gestion, est d'en parler, pour dédramatiser », dit aussi Pierre Fagniot, délégué régional de l'ANPA de Picardie. Autant de « y'a qu'à » généreux, mais irréalistes ? Non, répond sans hésiter Catherine Brabant, travailleuse familiale. Ces rencontres lui ont permis d'oser parler d'alcoolisme, avec la femme concernée, et avec d'autres professionnels. « Avant, je faisais comme si rien ne se passait. Mais c'est trop lourd d'assister passivement au naufrage d'une famille. »

Aider à verbaliser

De son côté, le conseil général de la Somme vient de finaliser un programme au titre évocateur : « femme-alcool-chômage : préserver l'enfant et sortir du cadre de l'exclusion ». Parmi les différents objectifs de ce projet :généraliser les formations des professionnels du secteur médical et social. « Pour pouvoir agir, il faut savoir aider à verbaliser l'alcoolisme et être apte à passer le relais. Le travail en réseau peut, par exemple, se constituer à partir de la sage-femme de PMI qui a détecté le problème au cours d'une grossesse : elle peut passer le relais à sa collègue puéricultrice et à l'assistante sociale de secteur », note Denis Jung, directeur Enfance et famille au conseil général de la Somme. Dans ce département du Nord de la France, comme dans d'autres régions, deux données récentes expliquent que cette question de l'alcoolisation des mères devienne un sujet de préoccupations : d'une part, l'augmentation de la population, notamment féminine, en situation de précarité et dont on observe, de plus en plus, l'alcoolisme (voir encadré), d'autre part, la croissance des conduites alcooliques chez les jeunes - un phénomène qui n'épargne pas les jeunes filles. Selon une étude IPSOS d'avril 1995 effectuée auprès de mille jeunes, la consommation des alcools forts et la fréquence des ivresses sont en effet en nette augmentation. Ce comportement, que l'on observe « de plus en plus jeunes, et avec plus d'ampleur, analyse Thierry Rhein, médecin alcoologue à Compiègne, s'expliquerait principalement par l'abandon des drogues dures, par peur du sida et de l'hépatite, et par une “reconversion” vers l'alcoolisme, auquel peut s'ajouter, le cas échéant, l'emploi de médicaments ».

On connaît désormais précisément les conséquences d'une alcoolisation d'une femme durant sa grossesse sur l'enfant déjà conçu, mais aussi, à plus long terme, sur les enfants à venir (ce que l'on nomme « l'embryo-fœtopathie d'origine alcoolique » ) : malformations, problèmes respiratoires et cardiaques, instabilité, etc. Des recherches tendent même à montrer aujourd'hui le rôle de l'alcoolisme paternel sur « l'état » de l'embryon et de l'enfant... sans compter, et c'est plus connu, l'absorption de l'alcool par le nourrisson, lors de l'allaitement. Philippe Dehaene insiste de son côté sur une sinistre réalité : « voir naître un enfant handicapé à cause de cette pathologie est pour la mère un drame qui aggrave encore la culpabilité et la honte d'une alcoolisation quotidienne parfois impossible à maîtriser »   (2). Toutefois, indique ce pédiatre de Roubaix, à l'origine d'une des premières expériences d'accompagnement de mères alcooliques (3), il est indéniable qu'une diminution de la consommation ou, mieux, un sevrage ont des effets directs sur l'amélioration de l'état de santé du fœtus en cours de développement, ou sur les futurs enfants.

Une stratégie d'équipe

Dans ces situations combinant alcool et maternité, l'objectif d'un travail en réseau est particulièrement ambitieux : il vise en effet tout autant le « confort » des professionnels, que le mieux-être des différents membres de la famille. Et, en la matière, l'un semble bien indissociable de l'autre. « La formation que nous proposons, précise Jean-Marie Beaudot, doit permettre que les intervenants ne soient plus minés par le doute et la culpabilité.  » Ils attendent parfois des années pour évoquer le problème de l'alcool, souvent maladroitement, et au risque de se voir fermer la porte très violemment. Il faut donc apprendre à rassembler un faisceau de certitudes avant de poser le problème à la femme concernée, et afin de sortir du piège dans lequel on se laisse souvent enfermer, avec le jeu pervers, incessant et épuisant, des « je sais que vous savez que je sais que vous vous alcoolisez... ». Selon cet ancien éducateur, la vertu d'un travail en concertation, avec ou non des professionnels spécialisés en alcoologie (CHAA, consultation hospitalière, etc.), est déjà de déterminer ensemble qui va se « griller » auprès de la jeune mère. En général, estime-t-il, la sage-femme et l'assistante sociale ont une relation positive, construite autour de l'enfant, à préserver. Cependant, observe-t-il aussi, souvent, celui qui a posé cette vérité difficile, c'est-à-dire celui qui l'a reconnue comme une personne, devient ultérieurement un référent crédible. Encore faut-il pouvoir supporter la souffrance qu'engendre une telle rupture. « Mais c'est plus facile lorsque cet épisode s'inscrit dans une stratégie d'équipe. » Cette dernière devra déboucher sur une bonne distribution des rôles... ne serait-ce que pour éviter que l'une ou l'autre des missions auprès de la famille (prévention, protection de l'enfance, éducation, accompagnement social ou médical...) ne se court-circuite, ou même, ne rivalise. Un ou deux interlocuteurs suffisent, pour une prise en charge massive, s'ils s'appuient sur d'autres intervenants.

Mission impossible pour les professionnels de terrain face à l'alcoolisme d'une mère, qui conjugue un ensemble de données aussi multiples que complexes ? Tous les spécialistes alcoologues s'entendent pour dire que l'accompagnement d'une femme alcoolique demande du sang-froid. Entre autres parce qu'elle peut refuser d'évoquer la question de l'alcool pendant plusieurs années, pendant lesquelles l'alcool continue son œuvre mortifère. « Il faut accepter de prendre le temps, écouter et replacer peu à peu des repères parfois très matériels. La cure ne doit pas être la seule solution à proposer. Ce n'est d'ailleurs pas toujours l'alcoologue le mieux placé pour répondre à une situation d'alcoolisme, en tout cas au départ. Le soutien d'un psychologue, un logement décent, l'habitude retrouvée de s'alimenter correctement ou de consulter un médecin, une négociation avec le juge des enfants, comme dans le cas de Pauline, peut aider une mère à reprendre confiance en elle, et lui permettre de se reconstruire aux yeux des autres », souligne Jean-Marie Beaudot.

Laure Lasfargues

PRÉCARITÉ ET ALCOOLISME : LES FEMMES EN PREMIÈRE LIGNE

Plusieurs études ont déjà mis en avant la dimension combinée de l'alcoolisme et de la précarité. « 32 % des nouveaux consultants dans les CHAA de notre réseau sont en situation de précarité : ressortissants RMI, SDF, etc. », note de son côté Robert Chapuis de l'ANPA. Ces chiffres, aussi éloquents soient-ils, ne donnent qu'une vue partielle de la question, car on estime que l'alcoolisme est sous-estimé au sein de la population en grandes difficultés, particulièrement du côté des femmes. C'est, en tous les cas, ce qu'observe Pascale Keusch, responsable du service social du centre hospitalier de Beauvais. « Depuis un an, nous avons mis en place une cellule d'accueil spécialisé à l'hôpital pour les personnes très démunies », raconte-t-elle. Désormais, quiconque arrive au service d'urgence dans une situation précaire se voit proposer un bilan médical approfondi et un accompagnement social de la part du coordinateur qui gère cette structure, dans le cadre du contrat de ville. « Sur les quelque 220 personnes que nous avons ainsi accueillies, 50 % ont un grave problème d'alcoolisme», précise Pascale Keusch. Cette cellule d'accueil travaille avec le CHAA de Beauvais, mais aussi avec des associations de la ville, telle que la boutique solidarité. « Les responsables nous ont saisis de leurs difficultés face à des femmes enceintes en situation matérielle difficile, ne bénéficiant d'aucun suivi médical. Une sage-femme et une thérapeute conjugale de l'hôpital travaillent désormais avec eux. Une halte-santé est par ailleurs en cours de création, dont la mission sera, notamment, de recevoir ces femmes enceintes ».

Notes

(1)   « Alcool, société, précarité et travailleurs sociaux », organisé à Amiens les 21 et 22 septembre derniers par l' ANPA : 20,  rue Saint-Fiacre - 75002 Paris. Tél. 1 42.33.51.04. Celle-ci gère environ les 2/3 des CHAA. Des travailleurs sociaux, psychologues et infirmiers y proposent une prise en charge sur place ou en ambulatoire.

(2)  La grossesse et l'alcool - Philippe Dehaene - Que-sais-je ? n° 2934.

(3)  Plusieurs initiatives d'accompagnement de mères et de leurs enfants ont été lancées par des professionnels de la santé, notamment près de Lille (par la Maison régionale de promotion de la santé) et à la maternité du centre hospitalier du Havre.

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